Une archéologue soudanaise se bat pour sauver le patrimoine de son pays menacé par la guerre (AP)
Une archéologue soudanaise se bat pour sauver le patrimoine de son pays menacé par la guerre (AP)

Dans un bureau sombre de l’Institut national d’histoire de l’art en France, l’archéologue soudanaise Shadia Abdrabo examine la photo d’une poterie datant de 7 000 av. J.-C. Elle consigne soigneusement chaque détail dans une base de données qu’elle est en train de constituer : un inventaire en ligne destiné à préserver la mémoire archéologique du Soudan alors que la guerre ravage le pays.

Depuis le début du conflit entre les Forces de soutien rapide et l’armée soudanaise en 2023, des musées ont été pillés ou détruits. Personne ne sait encore précisément ce qui a disparu, mais Shadia Abdrabo a une certitude : chaque minute compte. Deux musées régionaux, à El Geneina et à Nyala, ont été presque entièrement anéantis, tandis que le Musée national à Khartoum — qui conservait environ 100 000 pièces avant la guerre — a été saccagé par des combattants ayant diffusé des vidéos depuis les réserves.

Le Musée national abritait des objets allant de la préhistoire à l’époque islamique, dont des pièces majeures du royaume de Kerma, de la période napatanne et de la civilisation méroïtique, célèbre pour les pyramides soudanaises. Parmi les trésors les plus précieux figuraient des momies vieilles de 2 500 ans avant notre ère et des artefacts royaux koushites.

Les pillages ont provoqué une alerte de l’UNESCO, qui a dénoncé un niveau de menace « sans précédent » contre le patrimoine culturel soudanais. Pour Shadia Abdrabo, la perte est personnelle autant que scientifique : elle est originaire de Nubie, l’une des régions les plus riches en monuments et en sites archéologiques du pays.

Lorsque la guerre a éclaté, elle travaillait au Musée national. Elle espérait que les combats seraient de courte durée, mais la réalité a vite rendu la vie impossible : bombardements, coupures d’eau et d’électricité. Avec ses sœurs, elle a fui vers le nord, passant par Atbara, Abri puis Port-Soudan. Pendant ce temps, elle et ses collègues du département des antiquités tentaient de protéger les musées et sites du pays, parfois en déplaçant les objets vers des lieux sécurisés ou des salles secrètes.

Mais ces efforts n’ont pas suffi, selon l’expert du patrimoine Ali Nour, qui déplore que des sites aient été vidés alors que les procédures administratives étaient encore en cours. Des archives entières ont disparu.

Pour faire face à l’urgence, l’UNESCO dit avoir organisé des inventaires, formé les douanes et les forces de l’ordre à reconnaître les antiquités volées et exhorté les collectionneurs à ne pas acquérir des biens provenant du Soudan. Pourtant, le pays reste loin de l’attention médiatique et politique accordée à d’autres conflits, ce qui ralentit la mobilisation internationale.

Pour les chercheurs, l’importance du patrimoine soudanais est immense. L’ancien Soudan était au carrefour de l’Égypte, du monde méditerranéen et de la Mésopotamie, et fournissait une grande partie de l’or de la région. C’est dans ce contexte qu’un fonds d’urgence pour le patrimoine culturel soudanais a été récemment lancé, afin de coordonner institutions, universitaires et donateurs.

La mission confiée à Shadia Abdrabo s’inscrit dans cette dynamique. Elle consiste à documenter ce qui existe encore, ce qui a été détruit et ce qui a été volé. Elle dispose d’un financement jusqu’en 2026, mais craint que le temps ne suffise pas. Les documents qu’elle recueille sont hétérogènes : tableurs, inventaires manuscrits, photos vieilles de plusieurs décennies. Elle travaille surtout seule, malgré le soutien ponctuel d’institutions comme le Louvre ou le British Museum.

Elle estime avoir accompli seulement une petite partie du travail : un cinquième environ. Rien que pour les musées nationaux, elle a déjà recensé plus de mille objets, auxquels s’ajouteront d’autres collections, archives, sites et coordonnées à intégrer et vérifier.

Alors que l’hiver s’installe en France, son esprit reste tourné vers le Soudan et vers ce qu’il reste à sauver. Elle dit pleurer lorsqu’elle évoque les pertes, consciente que les dangers pour les œuvres ne proviennent pas seulement des combats mais aussi des milices, des déplacements massifs de population et de l’instabilité généralisée.

Pour elle, l’objectif est clair : retrouver ce qui peut l’être et préserver ce qui reste, avant qu’il ne soit trop tard.

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