Ludovic Mendes
Ludovic Mendes

Ludovic Mendes, député Renaissance, a co-rédigé un rapport sur la lutte contre les trafics de stupéfiants aux côtés d’Antoine Léaument (LFI). Il plaide pour un changement de paradigme en matière de politique des drogues, préconisant la légalisation du cannabis et la dépénalisation de certaines substances. Une position qui suscite de vifs débats, notamment au sein du gouvernement. Dans cet entretien accordé à Entrevue, il défend ses propositions et répond aux critiques formulées contre son rapport.

Entrevue : Vous venez de présenter avec Antoine Léaument un rapport d’information sur la politique de lutte contre les trafics de stupéfiants. Pouvez-vous nous expliquer les grandes lignes de votre démarche et vos principales recommandations ?

Ludovic Mendes : Oui, tout à fait. Nous avons mené une mission d’information au sein de la commission des lois pour évaluer les politiques de lutte contre les stupéfiants et le narcotrafic. Notre constat est clair : la consommation de drogues ne cesse d’augmenter, malgré des décennies de politiques répressives. Nous proposons donc de changer d’approche en légalisant le cannabis et en dépénalisant la consommation des autres drogues, afin de passer d’un système purement répressif à une approche médico-sociale centrée sur la santé publique.

Votre rapport acte l’échec des politiques répressives menées depuis des décennies en France. Quels sont les principaux constats qui vous ont amené à cette conclusion ?

Depuis cinquante ans, les discours politiques affirment qu’il faut assécher les trafics et réduire la consommation de stupéfiants. Or, les chiffres montrent une réalité totalement différente. En vingt ans, la consommation de cocaïne a augmenté de 120 %, celle de l’ecstasy de 800 %. Aujourd’hui, un Français sur deux a déjà consommé du cannabis. Un seul point positif à noter : les mineurs semblent de moins en moins tentés par la drogue. Mais dans l’ensemble, nous constatons que la politique actuelle ne fonctionne pas. Les consommateurs sont laissés sans accompagnement médico-social, et l’État, en ne changeant pas de cap, devient indirectement complice des trafiquants.

Vous défendez la légalisation du cannabis, avec un encadrement strict par l’État. Comment garantir que cette légalisation ne conduise pas à une banalisation de son usage, notamment chez les jeunes ?

L’idée est justement d’établir un cadre très strict. Nous proposons de réguler le marché via une agence nationale de contrôle, avec des licences attribuées à des producteurs et distributeurs sélectionnés. L’accès serait réservé aux adultes avec une identification obligatoire, comme pour l’accès aux casinos. Il serait interdit de consommer du cannabis dans l’espace public, et une limite de grammage mensuelle pourrait être instaurée. En somme, l’objectif est de sortir le consommateur du marché illégal tout en mettant en place des règles de prévention et de contrôle strictes.

La dépénalisation de certaines drogues, comme la cocaïne en dessous de trois grammes, est une mesure qui choque une partie de l’opinion. Comment justifiez-vous cette proposition, et en quoi pourrait-elle améliorer la lutte contre les addictions et les trafics ?

Il ne s’agit pas de légaliser ces drogues, mais d’arrêter de criminaliser les consommateurs. Aujourd’hui, lorsqu’une personne est interpellée avec une faible quantité de drogue, elle risque une sanction judiciaire mais n’a aucun suivi de santé. Nous proposons que ces personnes soient orientées vers un accompagnement médico-social plutôt que vers un tribunal. La répression pure n’a pas d’effet sur la consommation, alors qu’une approche de santé publique pourrait permettre d’aider les personnes en situation d’addiction.

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a vivement critiqué vos propositions, allant jusqu’à parler de « coup de poignard donné à la société ». Comment répondez-vous à ces accusations ?

Je comprends que cela puisse susciter des critiques, y compris de la part du ministre de la Justice. Mais notre rapport est basé sur des faits. Les policiers, gendarmes, douaniers et magistrats eux-mêmes nous disent qu’ils manquent de moyens et que la lutte contre les trafics ressemble à « vider la mer avec une petite cuillère ». Nous devons repenser notre approche. Plutôt que de mobiliser des milliers d’agents pour arrêter des consommateurs, nous devons concentrer nos efforts sur les grandes enquêtes contre le blanchiment d’argent et la corruption.

Il y a quelques jours, Elise Lucet est venue enregistrer un reportage à l’Assemblée nationale dans lequel elle demande à des députés de réaliser un test de dépistage. Cela a beaucoup fait parler. Qu’en pensez-vous ?

Cela me choque, car je pense que le débat est mal posé. Elise Lucet a réagi à un reportage pour France 2 et aux propos d’Eric Piolle, mais elle est arrivée en voulant provoquer un électrochoc, comme si elle révélait un scandale caché. Or, nous savons déjà qu’il existe des problèmes de consommation de drogue en politique, comme ailleurs dans la société. Nous avons déjà eu des affaires impliquant des élus, que ce soit pour consommation ou pour des faits plus graves comme le cas de ce sénateur ayant drogué une collègue. Mais faire un « happening » devant les caméras ne régle rien.

Et vous, vous avez déjà fumé un joint ?

La réponse est oui. Comme beaucoup de Français.

Propos recueillis par Radouan Kourak

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