Karim Maloum, ancien journaliste algérien qui a vécu la décennie noire, est aujourd’hui directeur de la publication du site Rupture-mag.fr. Il a répondu aux questions d’Entrevue sur la progression de l’islamisme en Europe, les parallèles avec l’Algérie des années 90, la bataille autour du voile, l’accusation d’« islamophobie » et le message qu’il adresse aux jeunes Français musulmans.
Entrevue : en tant qu’ancien journaliste algérien ayant vécu la décennie noire, quel parallèle faites-vous entre la progression de l’islamisme en Algérie dans les années 90 et celle que vous observez aujourd’hui en Europe ?
Karim Maloum : En réalité, j’ai l’impression de revivre une deuxième fois la même histoire. Ce que j’ai vu à Alger, je le vois aujourd’hui en France : les mêmes compromissions, les mêmes prudences, les mêmes « il ne faut pas stigmatiser », « il faut respecter toutes les sensibilités », etc.
En Algérie, avant la guerre civile, on voyait déjà les agressions, les pressions, les atteintes aux libertés : des campings universitaires mixtes attaqués, des jeunes filles accusées d’être « responsables » parce qu’elles étaient en maillot de bain. On déposait plainte, et on nous expliquait que le problème, ce n’était pas les agresseurs, mais notre manière de vivre. C’est exactement ce que je vois aujourd’hui quand on sécurise les marchés de Noël sans jamais nommer clairement la menace.
En Algérie, on nous disait : « Faites attention, il y a des tensions », mais sans jamais reconnaître qu’il y avait derrière un projet de société islamiste structuré. On a instauré le multipartisme, la liberté de la presse, j’ai moi-même quitté l’université pour rejoindre cette presse libre en pensant que la démocratie allait nous protéger. Et puis l’État a reconnu des partis islamistes, c’est-à-dire l’ennemi même de la démocratie. Deux ans plus tard, c’était la guerre civile, plus de 200 000 morts, et une armée pourtant puissante complètement débordée.
Aujourd’hui en France, je vois les mêmes signaux faibles : des agressions, des pressions, des alliances entre une partie de la gauche, les islamistes, les indigénistes, les racialistes, au nom de la « lutte contre les discriminations ». On refuse de voir que derrière tout cela, il y a un projet totalitaire. Ils avancent masqués, sans parti, sans grands médias, sans députés, et pourtant ils avancent. C’est exactement ce qui s’est passé en Algérie.
Justement, vous avez beaucoup parlé du voile. Sur CNews, vous avez affirmé que le voile n’est pas un prescrit religieux. Est-ce que vous maintenez cette position ?
Je le confirme totalement. Quand je parle de religion musulmane, je parle du Coran, du texte sacré, pas des interprétations postérieures ni des traditions culturelles. Or dans le Coran, il n’existe aucune tenue imposée, ni pour les hommes ni pour les femmes. Il y a des versets qui parlent de pudeur, de comportement, de protection, comme dans toutes les religions, mais aucun verset qui dit : « Les femmes doivent se voiler la tête. »
J’ai étudié le Coran à l’école en Algérie, au primaire, au collège, au lycée. L’éducation religieuse faisait partie de la moyenne générale, j’apprenais les versets par cœur. Plus tard, j’ai relu le Coran en arabe, en français, de bout en bout : il n’y a pas de verset imposant le voile.
Le voile tel qu’on le connaît aujourd’hui n’est pas un précepte coranique, c’est une construction humaine. Des hommes, comme vous et moi, ont décidé d’en faire un symbole religieux et une norme sociale. Or tout ce qui est décidé par des hommes est critiquable. Qu’une femme choisisse de mettre un foulard par tradition, par esthétique, par habitude familiale, je le respecte. Mais dire que c’est « une obligation religieuse » est un mensonge.
Je défie quiconque de me sortir un verset coranique clair qui impose aux femmes de se couvrir les cheveux. Il n’existe pas. Ce qui existait autrefois dans beaucoup de pays musulmans, c’était le foulard traditionnel, brodé, coloré, que portaient nos mères et nos grands-mères pour se protéger du soleil ou de la poussière. Ce n’était pas un uniforme militant. Aujourd’hui, on a transformé ce foulard en symbole politique, en drapeau.
Si le voile n’est pas un prescrit religieux, d’où vient alors, selon vous, son importance actuelle dans le débat public ?
Il faut revenir à 1979 et à la révolution iranienne. Quand Khomeiny arrive au pouvoir, il commence par imposer le voile aux fonctionnaires iraniennes. C’est un choc symbolique énorme. À ce moment-là, une partie de la gauche et des féministes occidentales l’acclament, voient en lui une figure révolutionnaire.
Les Frères musulmans, eux, observent. Ils comprennent qu’ils tiennent là un outil de mobilisation redoutable. Jusqu’alors, ils n’avaient pas fait du voile un enjeu central. Il n’y a pas de littérature massive des Frères musulmans sur le voile avant cette période. Mais à partir du moment où l’Iran islamiste en fait un marqueur, ils se disent : « Nous tenons un signe visible, exportable, fédérateur. »
Parallèlement, les pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite avec le wahhabisme, le Qatar, puis d’autres, vont financer la diffusion d’un islam rigoriste : mosquées, prêches, livres, imprimeries. Ils confient en quelque sorte la gestion du religieux aux islamistes, en échange de l’abandon de la lutte armée.
Le voile devient alors un drapeau dans l’espace public. Quand vous êtes en guerre, vous avez un drapeau. Dans la bataille culturelle et politique des islamistes, le voile joue ce rôle-là. On a réussi à le faire reconnaître comme « signe religieux » par les institutions occidentales, et la France a validé cette vision avec la commission Stasi en 2004 : en interdisant le voile à l’école comme « signe religieux », elle a paradoxalement offert aux islamistes la victoire symbolique qu’ils cherchaient. On a inscrit dans la loi que ce voile était religieux, alors qu’il ne l’est pas.
Vous affirmez que l’islamisme est une idéologie politique avant d’être une question religieuse. Pourquoi ce point fondamental reste-t-il si mal compris en France ?
Parce qu’on continue à croire que l’islamisme est d’abord un phénomène théologique, alors que c’est un projet totalitaire. L’islamisme, c’est l’utilisation de la religion comme prétexte pour construire une idéologie politique : un système qui rejette la démocratie, la liberté, l’égalité entre hommes et femmes, la pluralité des opinions.
En Algérie, les islamistes parlaient de multipartisme, de démocratie, de liberté d’expression… jusqu’au moment où ils ont été assez forts pour dire : « C’est les urnes ou les armes. » Une fois qu’ils tiennent le pouvoir, il n’y a plus de jeu démocratique.
En France, on continue souvent à confondre musulmans et islamistes. Certains responsables politiques disent « ce ne sont pas de vrais musulmans », comme si on pouvait retirer sa qualité de musulman à quelqu’un. Un islamiste, c’est un musulman qui fait de la politique à partir d’une vision totalitaire de l’islam. Le problème, ce n’est pas la foi des gens, c’est l’instrumentalisation politique de cette foi.
On ne combattra jamais l’islamisme sans associer des musulmans à ce combat. On peut arrêter des terroristes, dissoudre des associations, fermer des mosquées qui appellent à la haine, c’est nécessaire. Mais tant qu’on ne donne pas la parole aux musulmans qui veulent réformer leur religion, moderniser la lecture des textes, sortir l’islam de l’espace politique et le ramener à la sphère de la foi, on restera en surface.
Est-ce que, selon vous, la République tombe aujourd’hui dans le piège tendu par les islamistes ?
Oui, clairement, et pas seulement la République : une partie de la classe politique, de droite comme de gauche, joue le rôle d’idiot utile des islamistes.
Prenez certains discours qui réclament d’« interdire les Frères musulmans », mais sont incapables de citer une seule organisation précise liée à cette nébuleuse. On parle beaucoup, mais on ne connaît pas l’adversaire. On confond dénoncer et combattre. Dénoncer, tout le monde peut le faire, même les islamistes dénoncent les attentats quand ça les arrange. Combattre, c’est autre chose : il faut comprendre, nommer, appliquer la loi, sans se tromper de cible.
L’exemple des propositions des Républicains sur l’interdiction du voile pour les mineures et du ramadan pour les moins de 15 ans est parlant : sur certains points, il y a des choses intéressantes, mais sur ces mesures-là, c’est une erreur stratégique. Résultat : les islamistes se frottent les mains, ils expliquent aux musulmans que « la République s’attaque à votre religion ». Ils transforment une maladresse politique en carburant pour leur propagande.
La République dispose pourtant des outils : l’état de droit, les lois contre l’incitation à la haine, la possibilité de dissoudre des associations qui soutiennent le djihad, de fermer durablement les mosquées qui appellent à la violence. Mais ces lois sont appliquées de manière spectaculaire, ponctuelle, pour la communication, alors qu’il faudrait une stratégie systématique, cohérente, dans la durée.
Certaines de vos prises de position vous valent d’être qualifié “d’islamophobe” par vos contradicteurs. Comment réagissez-vous à cette étiquette et qu’est-ce qui, selon vous, la rend infondée ?
Le mot « islamophobe » n’a jamais existé dans ma jeunesse en Algérie. J’ai grandi, étudié, travaillé comme journaliste sans jamais l’entendre. On critiquait l’islam, comme on peut critiquer le catholicisme ou le judaïsme, sans que ce mot n’apparaisse.
Historiquement, le terme a été utilisé de manière marginale au XXe siècle, puis il revient officiellement en 1979 quand des femmes iraniennes s’opposent au voile imposé par le nouveau pouvoir islamiste : on les traite « d’islamophobes ». Là, le mot devient une arme politique.
Après le 11 septembre 2001, les djihadistes et les Frères musulmans vont systématiser l’usage du terme : toute critique de l’islamisme, et parfois même de l’islam, devient de « l’islamophobie ». Critiquer un prédicateur réactionnaire, c’est de « l’islamophobie ». Contester le voile comme obligation religieuse, c’est de « l’islamophobie ».
Pour moi, ce mot est aujourd’hui un outil d’intimidation. Il sert à faire taire le débat, à disqualifier ceux qui affirment que l’islam a besoin d’être réformé pour être compatible avec la modernité, l’égalité femmes-hommes, la démocratie.
Je suis moi-même musulman. Dire que je serais « islamophobe », c’est aussi absurde que de traiter un chrétien qui critique son Église de « christianophobe ». Je critique l’instrumentalisation politique de la religion, je critique l’islamisme, je critique certains aspects de la tradition qui doivent évoluer. Mais je défends la liberté de croyance, y compris celle des musulmans pratiquants.
Rupture-mag.fr veut traiter de l’islamisme sans stigmatiser les musulmans. Concrètement, quelles méthodes éditoriales avez-vous mises en place pour garantir cet équilibre ?
Nous sommes d’abord des journalistes. Rupture est un site d’information et d’opinion, assumé comme tel, animé par des professionnels qui ont trente ans de métier. Notre ligne est claire : nous sommes un journal de combat contre l’islamisme, pas contre les musulmans.
Concrètement, cela veut dire plusieurs choses. On s’appuie sur des faits : des agressions, des pressions, des campagnes de harcèlement, des attaques contre des écoles, des femmes, des symboles comme Noël, etc. On documente, on vérifie, on apporte des preuves, des éléments concrets. Ensuite, on propose des analyses pour montrer en quoi ces faits s’inscrivent dans un projet politique islamiste, et pourquoi c’est un danger pour la République.
On ne salit pas les gens, on ne se permet pas d’attaques personnelles gratuites, on ne met pas tous les musulmans dans le même sac. On distingue sans cesse l’islam comme religion, vécu dans la sphère privée, et l’islamisme comme entreprise totalitaire.
C’est un terrain miné : quand vous combattez l’islamisme sérieusement, vous êtes assez seul. C’est plus facile de faire du buzz en attaquant « les musulmans » en bloc ou en agitant le thème de l’immigration sans nuance. Nous, nous choisissons la rigueur, le détail, la nuance. Cela nous vaut des attaques, des tentatives de piratage, des insultes, mais c’est le prix à payer pour être cohérent.
Durant votre vie de journaliste, avez-vous subi du harcèlement ou des menaces de mort ?
Oui. J’ai échappé à deux attentats. J’ai vu des collègues assassinés, des amis tués, des membres de ma famille touchés. Quand on parle de plus de 200 000 morts en Algérie, ce ne sont pas des chiffres abstraits : chaque famille a été frappée.
On a été poursuivis, tabassés, menacés, chassés. Cela marque dans la chair. Mais la jeunesse joue parfois en notre faveur : à 20 ou 25 ans, on fonce sans trop mesurer le danger.
Depuis ces attentats manqués, j’ai développé une carapace. Les insultes sur les réseaux sociaux, les attaques personnelles, les campagnes pour me faire passer pour un « vendu », un « islamophobe », un « agent de CNews » ou « de l’extrême droite », ça glisse. Quand on a déjà échappé à la mort, on relativise beaucoup.
En Algérie, il y a même eu une tribune expliquant que je ne devrais pas être enterré dans mon pays. C’est ça, l’islamisme : une haine qui poursuit les gens jusque dans leur tombe. Mais je l’accepte : dans une guerre, l’ennemi fera tout pour vous détruire. La seule réponse possible, c’est de tenir.
Peut-on, selon vous, réformer l’islam ? Et si oui, comment ?
Oui, l’islam peut être réformé, mais seulement par les musulmans eux-mêmes. C’est pour ça que l’idée d’un « islam de France » fabriqué par décret républicain me fait sourire : c’est du folklore politique.
On a déjà, en réalité, réformé des choses sans le dire. Prenez l’esclavage : il existe des versets dans le Coran qui en parlent, comme dans d’autres religions. Pourtant, vous ne trouverez pas un seul musulman sérieux aujourd’hui pour défendre l’esclavage au nom de la religion. On a dépassé cela par un effort intellectuel, moral, historique.
On peut faire la même chose avec d’autres sujets : la place des femmes, la violence, la question du voile, la relation au pouvoir politique. Mais cela suppose que des musulmans pratiquants s’engagent dans un travail critique sur les textes, sur les interprétations, sur la tradition.
Le problème, c’est que les pays du Golfe ont confié la gestion du religieux aux islamistes en échange de la fin de la lutte armée, et qu’ils ont financé massivement les visions les plus littéralistes et rigoristes. Résultat : ce sont les islamistes qui dominent le discours religieux, qui se présentent comme les seuls représentants légitimes de l’islam.
Les solutions passent par le débat d’idées, par la pédagogie, par la présence dans les quartiers, pas par des dîners entre convaincus. Moi, je préfère discuter avec sept ou huit jeunes dans une cité qu’avec cent personnes déjà d’accord dans un salon parisien. C’est là que se joue l’avenir.
Si vous deviez transmettre un seul message aux jeunes Français musulmans qui se sentent pris entre identité, pression sociale et discours politiques contradictoires, lequel serait-il ?
Je leur dirais d’abord qu’ils ont une chance immense de vivre en France. C’est un grand pays de liberté. Ici, vous pouvez pratiquer votre religion, manger halal si vous le souhaitez, aller à la mosquée, faire le ramadan, vivre vos coutumes familiales, ou au contraire vous éloigner de la pratique : tout cela est possible, parce que la Constitution garantit la liberté de conscience.
Ne gâchez pas cette chance. Ne laissez pas des charlatans vous remplir la tête de haine : discours sexistes, homophobes, anti-occidentaux, théories complotistes. Pratiquez votre religion tranquillement si vous y tenez, mais rejetez tout ce qui repose sur la haine de l’autre.
Sachez aussi que le premier ennemi des musulmans, ce sont les islamistes. Dans toutes les guerres et attentats islamistes, environ 95 % des victimes sont des musulmans. En Algérie, les plus de 200 000 morts ont été, pour l’immense majorité, des musulmans tués par des islamistes. Ce ne sont ni les chrétiens, ni les juifs, ni « l’Occident » qui les ont assassinés.
Les islamistes peuvent vous tuer dans une salle de concert, dans un stade, dans une rame de métro, sans vous demander votre degré de pratique. Pour eux, vous êtes surtout de la chair à canon, un outil.
Enfin, s’ils ne sont pas heureux en France, certains peuvent toujours aller voir dans les pays d’origine comment sont traitées les manifestations pro-palestiniennes ou les oppositions politiques. Ils verront vite la différence. Ici, on peut manifester pour Gaza sans finir automatiquement en prison.
Je leur dis donc : profitez de ce bouclier qu’est la République, défendez la liberté qui vous permet de vivre votre foi, démarquez-vous clairement des islamistes, refusez leur emprise. Si la France s’effondre, vous tomberez avec elle.
Propos recueillis par Aimé Kaniki