Face à la montée des droits de douane imposés par Donald Trump, plusieurs grandes entreprises européennes, de LVMH à Honda, envisagent de relocaliser une partie de leur production sur le sol américain. Si cette stratégie vise à contourner les barrières tarifaires et à sécuriser l’accès au marché nord-américain, elle n’est pas sans conséquences économiques, industrielles et politiques. L’annonce de Bernard Arnault, patron de LVMH, en assemblée générale jeudi dernier, illustre ce changement de cap : le groupe de luxe envisage d’augmenter ses productions aux États-Unis afin d’échapper aux nouvelles taxes douanières. Le groupe pharmaceutique suisse Novartis a également dévoilé un plan d’investissement massif de 23 milliards de dollars dans ses sites américains sur cinq ans. Côté automobile, Honda transférera prochainement la production de son modèle hybride Civic du Japon vers les États-Unis, et Mercedes étudie un mouvement similaire pour certains modèles. Même Rolls-Royce envisage de relocaliser la fabrication de moteurs sur le territoire américain.
Un calcul industriel à hauts risques
Selon Antoine Bouët, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), ces décisions relèvent d’une équation bien plus délicate qu’il n’y paraît. Chaque entreprise est insérée dans des chaînes d’approvisionnement internationales complexes, et le calcul du rapport coût-bénéfice varie considérablement d’un secteur à l’autre. Dans le textile, par exemple, où le coût de la main-d’œuvre reste un facteur décisif, relocaliser aux États-Unis serait économiquement contre-productif. En revanche, pour l’industrie automobile, fortement touchée par des droits de douane de 25 % et dépendante d’importations de matières premières comme l’acier ou l’aluminium, l’export devient difficilement soutenable. L’incertitude est d’autant plus grande pour des secteurs stratégiques comme celui des semi-conducteurs. Donald Trump a récemment annoncé de nouvelles taxes à venir sur ces composants essentiels, sans toutefois en préciser les modalités, ce qui ajoute à la confusion ambiante pour les industriels concernés.
Une instabilité politique qui pèse sur les choix stratégiques
À cela s’ajoute un climat politique instable. Ludivine Gilli, politologue et directrice de l’Observatoire Amérique du Nord de la Fondation Jean-Jaurès, alerte sur le caractère imprévisible de la politique trumpienne. Pour elle, toute entreprise qui miserait sur une implantation durable aux États-Unis doit composer avec une incertitude constante, d’autant plus vive que l’ancien président affiche aujourd’hui son intention de briguer un troisième mandat, en dépit des limites fixées par la Constitution américaine. Enfin, les liens étroits entre certains patrons et Donald Trump commencent à susciter des critiques. Antoine Bouët pointe le risque de voir les relations commerciales contaminées par une logique de connivence, aux dépens de la transparence économique. Il évoque également un risque d’image : dans un contexte européen tendu, marquer un éloignement du Vieux Continent au profit des États-Unis pourrait nuire à la réputation de certaines marques, particulièrement en France. Entre instabilité politique, aléas tarifaires et choix industriels à long terme, la relocalisation outre-Atlantique, si elle peut apparaître comme une réponse rapide, s’apparente pour beaucoup à un pari à haut risque.