L’Éthiopie veut un accès souverain à la mer via l’Érythrée - le pari risqué d’Abiy Ahmed (AP)
L’Éthiopie veut un accès souverain à la mer via l’Érythrée - le pari risqué d’Abiy Ahmed (AP)

La volonté du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed d’obtenir un accès souverain à la mer, notamment via le port érythréen d’Assab, alimente les craintes d’un nouveau conflit dans la Corne de l’Afrique. Pour ses partisans, il s’agit d’un projet stratégique destiné à restaurer la grandeur d’un pays enclavé de plus de 130 millions d’habitants. Pour ses détracteurs, cette ambition pourrait embraser une région déjà instable.

Dimanche dernier, dans un stade du sud de l’Éthiopie, Abiy Ahmed a orchestré un défilé spectaculaire des forces spéciales, largement perçu comme un message adressé à l’Érythrée. Une banderole proclamait que l’Éthiopie ne resterait pas enclavée « que cela plaise ou non », accompagnée d’une image d’un soldat forçant une porte en direction du port d’Assab. Ce port appartient à l’Érythrée depuis son indépendance en 1993, après des décennies de guerre avec l’Éthiopie.

Aujourd’hui, l’essentiel du commerce éthiopien transite par le port de Djibouti, pour un coût estimé à 1,5 milliard de dollars par an, un montant qui dépassait jusqu’à récemment les réserves totales en devises du pays, selon le cabinet Africa Practice. Il y a deux ans, Abiy avait déjà provoqué des tensions en concluant un accord controversé avec le Somaliland pour un accès maritime, suscitant la colère de la Somalie, qui revendique l’autorité sur ce territoire semi-autonome.

Cette fois, les regards se tournent vers Assab, et la perspective d’un affrontement avec le président érythréen Isaias Afwerki. Selon l’International Crisis Group, sans intervention internationale, les protagonistes pourraient se retrouver engagés dans « une nouvelle guerre régionale difficile à contenir ou à terminer ». Des analystes évoquent un renforcement militaire le long de la frontière, tandis que des responsables du Tigré, ancienne région rebelle du nord de l’Éthiopie, seraient en coordination avec l’Érythrée face aux forces fédérales.

Les relations entre Addis-Abeba et Asmara avaient pourtant connu un spectaculaire réchauffement après l’arrivée au pouvoir d’Abiy en 2018, effort récompensé par le prix Nobel de la paix en 2019. Mais la guerre du Tigré, déclenchée en 2020 contre le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) avec le soutien de l’Érythrée, a profondément bouleversé l’équilibre régional avant de s’achever par un accord de paix en 2022. Aujourd’hui, accusations de frappes de drones au Tigré, soupçons de préparatifs militaires et échanges verbaux virulents ravivent les tensions.

Cette crise potentielle survient alors qu’Abiy Ahmed poursuit un vaste programme de transformation : méga-barrage sur le Nil, modernisation d’Addis-Abeba, projet de centrale nucléaire, construction de 1,5 million de logements et lancement d’un aéroport présenté comme le plus grand d’Afrique, pour 10 milliards de dollars. Mais le pays reste confronté à des conflits internes persistants dans les régions Amhara et Oromia, ainsi qu’à des difficultés économiques et humanitaires.

À Asmara, les autorités érythréennes accusent Abiy de masquer ses problèmes intérieurs par des provocations extérieures et dénoncent une « rhétorique toxique » contre la souveraineté de leurs voisins. Un conflit pour un port maritime compromettrait lourdement les ambitions économiques de l’Éthiopie et risquerait d’ouvrir un nouveau chapitre violent dans une région déjà marquée par des décennies de guerres.

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