Les marchands des bazars iraniens, longtemps pilier économique et social de la Révolution islamique de 1979, se détournent désormais du pouvoir religieux qu’ils avaient contribué à porter au sommet. Frappés de plein fouet par l’effondrement économique, ils jouent un rôle central dans les manifestations antigouvernementales qui secouent le pays depuis la fin décembre.
Dans le Grand Bazar de Téhéran, épicentre historique du commerce iranien, la chute brutale du rial a déclenché les premières protestations. Boutiquiers et grossistes dénoncent l’impossibilité d’importer des marchandises, étranglés par les sanctions internationales et par la domination économique des Gardiens de la révolution, accusés de contrôler l’essentiel des circuits commerciaux.
« Nous sommes en grande difficulté. Seuls les Gardiens ou leurs alliés contrôlent l’économie. Ils ne pensent qu’à leurs propres intérêts », confie un commerçant du bazar, sous couvert d’anonymat. En quelques jours, les rassemblements se sont étendus à tout le pays et ont pris une dimension politique, avec des slogans visant directement le Guide suprême, Ali Khamenei, et la légitimité de la République islamique.
Face à la contestation, les autorités reconnaissent la gravité de la crise économique mais accusent les États-Unis et Israël d’attiser les troubles. Dans les faits, la combinaison des sanctions et de l’emprise économique tentaculaire des Gardiens limite fortement la capacité du gouvernement à agir. Selon l’analyste économique Saeed Laylaz, le problème majeur pour les commerçants n’est pas seulement l’inflation, mais l’extrême volatilité des prix, qui paralyse toute décision d’achat ou de vente.
En 2025, le rial iranien a perdu près de la moitié de sa valeur face au dollar, tandis que l’inflation officielle dépassait 42 %. Dans le même temps, les Gardiens de la révolution ont consolidé leur contrôle sur des secteurs clés allant du pétrole à la construction, en passant par les transports et les télécommunications. Une grande partie des revenus pétroliers, écoulés via des circuits clandestins vers la Chine, échappe à toute transparence.
Malgré les critiques internes, le pouvoir clérical continue de s’appuyer sur les Gardiens et leur milice affiliée, les Basij, pour contenir la contestation. Selon l’ONG américaine HRANA, plus de 540 personnes ont été tuées et plus de 10 600 arrêtées depuis le début des manifestations, des chiffres que les autorités iraniennes n’ont pas confirmés.
Ce basculement du bazar, symbole historique de l’alliance entre le clergé et la société commerçante, marque une rupture majeure. Il illustre l’ampleur du malaise économique et politique dans un pays où le pouvoir religieux dépend désormais, plus que jamais, de l’appareil sécuritaire pour se maintenir.