Ekaterina Barabash, journaliste russe de 63 ans, est apparue publiquement à Paris lundi, après avoir orchestré une évasion audacieuse de Moscou, où elle était assignée à résidence et risquait jusqu’à dix ans de prison pour des publications condamnant l’invasion russe de l’Ukraine. Sa fuite, facilitée par l’ONG Reporters sans frontières (RSF), s’est déroulée sur plus de 2 800 kilomètres, en empruntant des itinéraires clandestins et en échappant à la surveillance étatique.
Lors d’une conférence de presse au siège parisien de RSF, son directeur général Thibaut Bruttin a qualifié cette opération comme « l’une des plus périlleuses » depuis l’entrée en vigueur des lois répressives russes de mars 2022. « À un moment, nous avons vraiment cru qu’elle était morte », a-t-il confié.
Barabash, critique virulente de la guerre et du régime de Vladimir Poutine, a arraché son bracelet électronique avant de disparaître le 21 avril. Elle a passé deux semaines cachée avant de franchir plusieurs frontières. Elle est arrivée en France le 26 avril, jour de son anniversaire. « Le plus dur a été de laisser ma mère de 96 ans derrière moi », a-t-elle déclaré avec émotion. « Nous avons compris toutes les deux que ne plus jamais la voir valait mieux qu’une prison russe. »
Connue pour ses critiques acerbes de la guerre sur Facebook, Barabash avait été arrêtée en février à son retour du festival du film de Berlin, puis accusée de diffuser de « fausses informations » sur l’armée et déclarée « agent de l’étranger » par les autorités russes. L’un de ses posts citait : « Vous avez rasé des villes, tué des enfants, affamé Marioupol… Tout ça au nom de l’amitié ? »
Née à Kharkiv, en Ukraine, elle se dit désormais sans attache dans son pays d’origine comme dans celui de son passeport : « Il n’y a plus de journalistes russes. Le journalisme ne peut pas exister sous un régime totalitaire », a-t-elle lancé. « Il n’y a pas de culture, pas de politique. Il n’y a que la guerre. »
Barabash espère désormais reconstruire sa vie en France. Elle détient un visa de six mois et entame les démarches pour obtenir l’asile et une autorisation de travail. « Ce ne sera pas facile de tout recommencer, surtout à mon âge », a-t-elle dit avec autodérision. « Je suis jeune… mais pas très. »
Ancienne collaboratrice de Radio France Internationale et du média indépendant Republic, elle envisage de reprendre son métier au sein de la presse en exil. Elle rejoint ainsi les rangs grandissants de journalistes russes ayant fui leur pays — plus de 90 rédactions exilées, selon RSF, qui classe la Russie à la 171e place sur 180 dans son indice mondial de la liberté de la presse 2025.
« Si vous voulez rester journaliste aujourd’hui, vous devez être en exil. Si vous restez en Russie, alors vous n’êtes plus journaliste. C’est aussi simple que ça », a-t-elle déclaré à l’Associated Press après la conférence.
Malgré les menaces et la répression, RSF réaffirme que « les voix libres qui osent dire la vérité sur la guerre en Ukraine ne peuvent pas être réduites au silence. »