À Bukavu, capitale de la province congolaise du Sud-Kivu tombée aux mains du M23 en février, les habitants survivent avec une monnaie défigurée. Les billets en circulation, troués ou rafistolés, proviennent d’anciens stocks destinés à être détruits, mais qui ont mystérieusement réapparu sur le marché noir après la prise de la ville par les rebelles soutenus par le Rwanda.
Cette situation absurde plonge la population dans une crise économique paralysante. Les commerçants rechignent à accepter ces billets abîmés, estimant qu’ils ne peuvent pas les réutiliser. « Tout mon argent a un numéro de série, mais on me le refuse », s’indigne Alain Mukumiro, technicien en froid et père de trois enfants, incapable de nourrir sa famille lorsque ses seuls billets sont rejetés.
Une économie à l’arrêt sous le M23
Depuis la fermeture des banques par les autorités congolaises au début des affrontements, l’accès à la liquidité est devenu impossible dans les zones rebelles. La circulation parallèle de billets intacts et de billets abîmés crée un climat de suspicion, chaque transaction pouvant dégénérer en dispute. Certains habitants se sont improvisés changeurs, échangeant les billets perforés contre des valides à des taux usuraires, parfois dix pour un.
Les commerçants, eux, voient leurs revenus s’effondrer. Zihalirwa Rutchababisha, propriétaire d’un atelier de réparation, explique que ses bénéfices hebdomadaires sont passés de 120 dollars à seulement 20 depuis l’arrivée du M23. « Si j’accepte ces billets, je ne pourrai pas m’approvisionner », justifie-t-il.
Kinshasa ferme la porte
L’incapacité du M23 à rétablir une circulation monétaire stable alimente la colère. Le gouverneur rebelle Patrick Busu Bwasingwi Nshombo avait lancé une opération de collecte des billets perforés pour les échanger, mais l’initiative a été suspendue en quelques jours, submergée par l’ampleur du problème.
Le gouvernement central, de son côté, refuse tout compromis. Le porte-parole Patrick Muyaya a confirmé que Kinshasa n’enverrait aucun billet neuf dans les zones sous contrôle rebelle. « Aucune banque ne peut ouvrir dans une situation d’insécurité », a-t-il tranché, soulignant que le M23 est sous sanctions américaines.
Pendant ce temps, les habitants de Bukavu oscillent entre désespoir et résignation. « Le gouvernement ferme les yeux, les rebelles aussi », déplore Mukumiro. Dans une ville autrefois dynamique, l’économie repose désormais sur des morceaux de papier troués, symbole de la fragilité extrême dans laquelle vit l’est du Congo.