Le captagon Des ateliers clandestins se développent sur les ruines des « lignes de production » du régime Assad
Le captagon Des ateliers clandestins se développent sur les ruines des « lignes de production » du régime Assad

La Syrie n’a pas seulement été un terrain de guerre dévastant les pierres, elle est devenue aussi un théâtre de guerre silencieuse, dévorant les âmes avant les corps. Parmi les ruines des villes brûlées, une génération entière a grandi sous la coupe de comprimés bon marché, initialement destinés à l’étranger, mais qui ont également inondé le marché local.

L’histoire a commencé lorsque l’ancien régime syrien a transformé les comprimés de captagon (un stimulant synthétique composé d’amphétamine et de théophylline) en « monnaie de sang » pour financer son appareil militaire, transformant ces pilules en un flot dévastateur qui a envahi les rues et les ruelles, volé des vies et transformé des rêves en cauchemars. L’année 2020 a marqué un tournant crucial : le prix de la pilule de captagon est tombé de 1,5 dollar à seulement cinq cents, soit moins qu’une tasse de thé. Plusieurs facteurs ont contribué à cette chute, notamment l’application de la loi César, les sanctions contre le régime, la crise économique et bancaire au Liban fin 2019, l’incapacité à utiliser le dollar et les restrictions sur les dépôts au Liban, ainsi que le succès relatif dans le contrôle des frontières terrestres et la réduction du trafic.

À travers une enquête menée dans plusieurs régions syriennes après la chute du régime Assad, et des entretiens avec des pharmaciens et des médecins à Amman et Erbil, ce reportage tente de retracer les lignes de production du captagon, en s’appuyant également sur des témoignages de victimes de dépendance et de leurs familles.

Les histoires de dépendance dans l’obscurité

Dans les rues délabrées de Damas, où des câbles électriques pendent comme des fantômes épient les passants, le poison se cache sous des noms innocents : « pilules de vitalité », « comprimés de bonheur », « le capti, mon insomniaque, Friz », selon le vendeur. Les jeunes ici ne sont pas des victimes aléatoires, mais des numéros dans une équation systématique. Selon les chiffres de l’Organisation internationale du travail de 2023, 39,2 % des personnes en âge de travailler (plus de 15 ans) sont sans emploi en Syrie, mais ces statistiques ne montrent pas comment Ahmed (19 ans) passe ses journées assis sur un trottoir délabré dans le quartier de Rukn al-Din à Damas, fixant ses chaussures usées, tandis qu’un vendeur à proximité lui murmure : « Ce comprimé fera de toi un homme… tu travailleras comme un cheval sans fatigue ! ». Ahmed ne savait pas que l’« homme » qu’on lui promettait finirait par devenir un esclave des pilules bleues, et que ses longues heures de travail dans l’atelier détruit se transformeraient en un cauchemar sans fin, qu’il ne pourrait échapper qu’en prenant encore plus de comprimés.

L’histoire se répète comme une malédiction collective dans un pays qui alterne entre vagues de guerre et de pauvreté. Dans cette obscurité, le captagon brille comme une étoile filante trompeuse. Les récits se croisent concernant cette pilule qui abat les jeunes un à un, comme des dominos, sans épargner les filles. Même les rêves d’émigration sont devenus une partie du drame : quelqu’un vend sa terre pour financer un voyage maritime, mais finit dans une cellule turque… dépendant, sans terre, sans argent, sans futur.

Un manque de centres de réhabilitation : une lente agonie

Le docteur Rawan Al-Hussein (nom fictif), travaillant dans un bureau de la Direction de la santé et consultant pour une ONG spécialisée dans les addictions, lutte chaque jour entre les piles de dossiers pour sauver ce qui peut encore l’être. Elle raconte : « La semaine dernière, un jeune homme épuisé est venu avec sa fille en bas âge. Il m’a dit : ‘Prends-la avant que je ne la vende pour acheter des pilules. Je n’ai même pas de lit pour elle.’ »

Elle soupire en rassemblant des papiers endommagés et ajoute : « Les organisations internationales nous envoient des boîtes de médicaments sans prendre en compte nos besoins, tandis que nos jeunes meurent, car les toxines font désormais partie de leur sang. Que ferons-nous avec des pansements pour des blessures invisibles ? »

L’absence de services de santé mentale et de traitement de la dépendance est tragique. Selon des employés de l’ONU et de l’OMS, il n’y a que 10 centres de réhabilitation pour les toxicomanes en Syrie en février 2025, alors que les besoins dépassent les 150 centres. Plus de 70 % des infrastructures de santé ont été partiellement ou totalement détruites, rendant presque impossible l’accès à des soins d’urgence gratuits. Le docteur Al-Hussein précise que même les programmes existants souffrent d’un manque de médicaments psychotropes et dépendent des efforts bénévoles. Le problème le plus profond reste la stigmatisation sociale et la peur de la mauvaise image qu’un toxicomane et sa famille peuvent recevoir. À Deraa, par exemple, les habitants ont refusé la création d’un centre de réhabilitation par crainte de « ternir la réputation de la région ».

Le captagon après la chute d’Assad

Des ateliers clandestins… et une génération détruite par les doses

La chute du régime Assad n’a pas mis fin à la souffrance, mais a été une étincelle pour un chaos plus complexe. Comme l’effondrement des institutions pendant la guerre a transformé les jeunes en combustible pour une addiction bon marché, l’héritage du régime sécuritaire a transformé la Syrie en un terrain de fabrication de captagon plus mortel. Le nouveau gouvernement, qui a démantelé les usines officielles, n’a pas anticipé que les réseaux de production se fragmenteraient en ateliers clandestins, dirigés par des anciens contrebandiers et des toxicomanes qui se sont retrouvés dans un nouveau contexte. La « pilule bon marché » qu’ils connaissaient est devenue une marchandise rare, vendue à des prix qui les obligent à travailler dans ces ateliers pour financer leur dépendance, des ateliers où les poisons sont mélangés à mains nues, avec des quantités improvisées.

Après la chute du régime, l’administration nouvelle a lancé une campagne militaire et sécuritaire pour éradiquer les usines de captagon, qui constituaient un pilier du financement du régime précédent. Bien que cette campagne ait détruit des dizaines d’installations importantes dans la région de Homs et de Damas, ce succès a entraîné une catastrophe inattendue. L’effondrement de la production organisée a fait grimper le prix de la pilule, qui est passée de 5 centimes à 1,5 dollar, voire plus, selon les témoignages de pharmaciens et de consommateurs. Les toxicomanes sont devenus des êtres désespérés, prêts à tout pour obtenir une dose.

Le problème est devenu bien plus vaste qu’une simple crise syrienne. Le commerce du captagon, alimenté par l’avidité d’Assad pour le pouvoir et ses alliances avec des milices soutenues par l’Iran, est devenu une partie intégrante de l’économie de l’ombre régionale, finançant des gangs au Liban, alimentant la criminalité en Jordanie, et introduisant des poisons dans le Golfe via l’Irak. Chaque minute qui passe donne naissance à un nouveau toxicomane et un nouveau circuit de production.

Les pays voisins continuent de souffrir des conséquences de la propagation du captagon syrien, même après la chute du régime, bien que leur réponse à la crise varie en fonction de leurs priorités et ressources.

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