Expérimentations nucléaires en Polynésie : l’État accusé de minimiser la contamination
Expérimentations nucléaires en Polynésie : l’État accusé de minimiser la contamination

Soixante ans après le premier essai français en Polynésie, une commission d’enquête parlementaire tente de reconstituer l’histoire des 193 explosions nucléaires menées entre 1966 et 1996 sur ces îles, étendues sur un territoire grand comme l’Europe. Dirigée par le député Didier Le Gac (Ensemble) et la rapporteuse Mereana Reid Arbelot (Nupes-GDR), elle entend rendre ses conclusions à la mi-juin après avoir entendu plus de quarante témoins – victimes, scientifiques, militaires et responsables politiques.

Une question centrale : l’État a-t-il truqué les doses ?

Au cœur du débat : d’éventuelles manipulations par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA/DAM) des calculs de radioactivité, destinés à limiter le nombre de bénéficiaires d’indemnisations. Selon l’enquête Toxique (Disclose/Presses universitaires de France), ces erreurs auraient réduit artificiellement la population admissible au minimum d’1 mSv. Pour l’essai Centaure du 17 juillet 1974, couvrant l’ensemble des 110 000 habitants de Tahiti et ses îles voisines, cela aurait privé la quasi-totalité de victimes potentielles du droit à compensation. Dans un rapport présenté le 19 février, l’Autorité de sûreté du nucléaire et de la radioprotection (ASNR) confirme les analyses de Toxique : « Le CEA n’avait pas précisé les incertitudes associées à ces calculs », affirment Philippe Renaud et ses co-auteurs. Sans prendre en compte les marges d’erreur, les conclusions servaient dès lors à « discriminer » les demandes d’indemnisation.

Une contre-offensive à 90 000 € pour rétablir la version officielle

Anticipant les critiques, le CEA/DAM a lancé en novembre 2022 une vaste campagne de communication : un livre tiré à 5 000 exemplaires et un déplacement en Polynésie pour présenter « la version officielle » des essais, assurant une « transparence sans précédent ». Coût total de l’opération : près de 90 000 €. Cet ouvrage, conçu « à la demande du président de la République », visait à convaincre enseignants et responsables locaux. Face à la commission, le ministère des Armées et le CEA ont invoqué des contraintes budgétaires pour expliquer le faible rythme de déclassification : seulement 380 documents en quatre ans, contre 173 000 pour l’armée. Or la transparence sur les archives est l’une des recommandations clés du président Macron pour apaiser les populations et honorer la « dette » de la France envers la Polynésie, reconnue dès juillet 2021. Sur le terrain, les cancers (thyroïde, sein, poumon, leucémies) se multiplient parmi la population civile et les anciens militaires, jusqu’à 2 000 d’entre eux potentiellement exposés à des doses létales. « Aucun essai générant des retombées ne peut être considéré comme propre », insiste Jérôme Demoment, directeur du CEA/DAM, plaidant pour un dispositif différent si de telles expérimentations devaient se reproduire aujourd’hui. À quelques jours de la présentation des conclusions parlementaires, la tension reste vive : la question des indemnisations et de la responsabilité de l’État demeure plus brûlante que jamais.

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