Sous couvert de petites annonces anodines, une partie du web marchand français sert de porte d’entrée vers des contenus sexuels payants, parfois aux frontières du pédocriminel. Après Vinted, déjà pointé du doigt, deux autres géants des ventes entre particuliers, Etsy et Leboncoin, se retrouvent désormais dans le viseur des autorités. À la suite d’un reportage diffusé au journal de 20 heures de France 2 le lundi 17 novembre, la Haute-commissaire à l’Enfance Sarah El Haïry a annoncé qu’elle allait saisir une nouvelle fois l’Arcom, le régulateur du numérique, pour exiger des explications et des mesures plus fermes. L’enquête télévisée montre comment des vendeurs utilisent l’habillage rassurant de plateformes très connues du grand public pour proposer tout autre chose que des vêtements ou des objets décoratifs. Derrière des annonces en apparence banales, des utilisateurs redirigent les acheteurs vers des contenus pornographiques, monnayés directement via ces sites ou par des systèmes de messagerie tiers. Sur Leboncoin, France 2 a notamment repéré une annonce de robes qui servait en réalité de vitrine pour des services sexuels payants. Alertée par les journalistes, la plateforme a discrètement retiré l’annonce, signe que les systèmes de modération ne détectent pas systématiquement ces détournements.
Des images de fausses mineures nues générées par IA
Le cas d’Etsy est encore plus préoccupant sur le plan pénal. Des annonces y proposent des images de jeunes filles nues générées par intelligence artificielle, présentées comme des contenus « faits main » ou numériques. Visuellement, ces productions imitent des mineures, ce qui peut être assimilé à du matériel pédopornographique au regard du droit français, même lorsqu’il s’agit de personnages synthétiques. En quelques clics, un internaute peut ainsi acheter des images sexualisées de pseudo mineures, sans aucun contrôle d’âge ni barrière d’accès. Les journalistes ont également documenté à nouveau ce qui se pratique sur Vinted : des profils mettent en avant maillots de bain, lingerie ou vêtements moulants, mais le cœur du business se déroule ailleurs. Le parcours type conduit de la fiche produit à des liens ou pseudos renvoyant vers des plateformes d’abonnement payant, comme OnlyFans ou Mym, où sont vendus des contenus explicitement pornographiques. Autrement dit, la place de marché sert de vitrine, la messagerie privée ou les liens externes assurent la mise en relation et la monétisation. Pour la Haute-commissaire à l’Enfance, ce schéma représente un risque direct de mise en contact entre mineurs et pornographie. Son entourage insiste sur le fait que les plateformes ne peuvent pas prétendre ignorer ces usages lorsqu’ils reposent sur des annonces publiques, ciblables par simple moteur de recherche interne. La consigne est claire : dès qu’un tel risque est identifié, la réaction attendue des opérateurs doit être immédiate, forte et systématique.
Une loi sur la pornographie que les plateformes ne peuvent plus contourner
Depuis 2024, le cadre légal français impose aux sites hébergeant des contenus pornographiques la mise en place de mécanismes robustes de vérification d’âge, sous peine de sanctions pouvant aller jusqu’au blocage. Or Etsy, Leboncoin ou Vinted se présentent comme des places de marché généralistes et non comme des sites pour adultes. Cette ambiguïté leur a longtemps servi de bouclier : tout en affichant des politiques de « tolérance zéro », ces acteurs ont surtout réagi au coup par coup, en supprimant les annonces signalées sans revoir structurellement leurs outils de contrôle. Vinted, déjà épinglé par d’autres médias quelques jours plus tôt pour des annonces renvoyant vers des contenus sexuels payants, affirme disposer de dispositifs de détection proactive des échanges inappropriés et rappeler régulièrement à ses utilisateurs que la promotion de services sexuels est interdite. La plateforme, qui revendiquait plus de 23 millions de membres en France en 2023, assure qu’elle supprime les contenus illicites et n’hésite pas à bannir définitivement les comptes concernés. Reste que les autorités considèrent désormais que cette approche défensive ne suffit plus. Avec cette nouvelle saisine de l’Arcom, l’exécutif envoie un signal : les grandes places de marché ne pourront plus se retrancher derrière leur statut de sites généralistes pour s’affranchir des obligations pesant sur les acteurs de la pornographie en ligne. Entre la pression croissante de la loi et l’inventivité des vendeurs de contenus sexuels, elles vont devoir choisir : investir réellement dans la modération et la protection des mineurs ou assumer, au grand jour, le prix réglementaire et réputationnel de leur passivité.