À New York, la file s’allonge devant la soupe populaire de Holy Apostles, dans le quartier huppé de Chelsea. Parmi ceux qui attendent un repas chaud, Willy Hilaire, 63 ans, sans emploi et sans domicile, tente de nourrir ses deux petits-enfants grâce au programme fédéral d’aide alimentaire SNAP. Mais avec la suspension imminente du dispositif, il craint de ne plus pouvoir les nourrir.
Un impact disproportionné sur les Afro-Américains
Un Américain sur huit bénéficie du programme SNAP, mais les Afro-Américains, qui représentent 12,6 % de la population, comptent pour plus du quart des bénéficiaires. Une surreprésentation qui illustre, selon des historiens et militants, les effets durables du racisme structurel : esclavage, ségrégation, discriminations à l’emploi et inégalités patrimoniales continuent de creuser l’écart. Les Blancs non hispaniques constituent 58,1 % de la population mais seulement 35,4 % des bénéficiaires, tandis que les Hispaniques et Asiatiques y sont sous-représentés.
Malgré ces chiffres, une majorité des adultes percevant le SNAP travaillent. Souvent employés dans des secteurs précaires et mal payés, ils cumulent les postes sans parvenir à sortir de la pauvreté. D’après le National Urban League, le revenu moyen des Noirs reste à seulement 64 % de celui des Blancs, un écart qui n’a presque pas évolué depuis vingt ans.
Le chômage des Afro-Américains est reparti à la hausse, atteignant 7,5 % cette année, tandis que le taux de propriété immobilière est tombé à son plus bas niveau depuis quatre ans. Le revenu médian des foyers noirs a chuté de 3,3 %, à 56 020 dollars, soit 36 000 dollars de moins que celui des foyers blancs. Ces disparités structurelles amplifient l’effet de la suppression du SNAP : sans cette aide, nombre de familles devront choisir entre se nourrir, payer leur loyer ou leurs factures d’énergie.
Pour les communautés autochtones, le SNAP représente une part essentielle des obligations fédérales issues des traités conclus avec Washington. Mais ces programmes, financés par des crédits discrétionnaires, sont directement menacés par la paralysie budgétaire. Face à cette situation, plusieurs nations, dont les Cherokee, les Sioux de Standing Rock et les Blackfeet, ont déclaré l’état d’urgence. Mary Greene-Trottier, présidente du programme alimentaire des réserves indiennes, prévient que la demande explose déjà : « C’est encore une fois la militarisation de la faim », déplore-t-elle.
Des clichés qui perdurent
Malgré les réalités économiques, les bénéficiaires du SNAP continuent d’être stigmatisés. Le mythe de la « welfare queen », apparu dans les années 1960, alimente encore l’idée fausse que les minorités vivent de l’assistance sans travailler. En réalité, près des deux tiers des 40 millions de bénéficiaires du programme sont des enfants, des personnes âgées ou des adultes handicapés. À Phoenix, le pasteur Cleo Lewis, témoin de la détresse croissante des familles qu’il aide, résume la situation : « Nous parlions autrefois de spiritualité, aujourd’hui nous parlons de survie. »