Chlordécone : une pollution qui pourrait hanter les sols antillais pendant 11 000 ans
Chlordécone : une pollution qui pourrait hanter les sols antillais pendant 11 000 ans

Une nouvelle étude scientifique vient bouleverser les estimations sur la durée de vie du chlordécone dans les sols contaminés. Selon les travaux menés conjointement par le Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, le BRGM et le CIRAD, ce pesticide ultra-persistant pourrait demeurer actif dans les sols antillais entre 4 000 et 11 000 ans. Une révélation vertigineuse qui jette une lumière encore plus sombre sur l’héritage toxique laissé par son usage massif dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe. Jusqu’ici, la lente dégradation du chlordécone était bien connue, mais ces nouvelles estimations, obtenues grâce à une méthode de datation innovante, franchissent un seuil alarmant. Les chercheurs ont combiné la mesure des concentrations en chlordécone et en chlordécol (son principal métabolite) avec une datation par radionucléides – des traces laissées dans les sols par les essais nucléaires atmosphériques.

Un poison enraciné dans les profondeurs

L’étude a été menée sur une bananeraie du Saint-Esprit, en Martinique. Des prélèvements ont été effectués sur les hauteurs, les pentes et surtout en contrebas, là où les particules s’accumulent : au niveau d’une retenue d’eau agricole. Verdict : les concentrations de chlordécone y sont jusqu’à cinq fois supérieures à celles mesurées en amont. Pour les résidus, les taux explosent : de quatre à dix fois plus élevés en bas de la pente. Mais c’est la datation des couches sédimentaires qui a frappé les chercheurs. Ils ont observé une hausse importante de la contamination depuis 2006, liée à un changement brutal des pratiques agricoles : labour intensif et désherbage chimique ont entraîné un relargage massif de molécules jusque-là enfouies. Résultat : une pollution qui s’enfonce jusqu’à 80 cm de profondeur et qui, désormais, pourrait durer des millénaires. Selon les scientifiques, les sédiments les plus touchés contiennent à peine 0,3 % de la chlordécone utilisée dans le champ. Et pourtant, cette fraction résiduelle suffira à polluer les sols concernés pour plusieurs millénaires. Une perspective qui souligne l’ampleur de l’irréversibilité de cette catastrophe environnementale. La molécule, pourtant interdite depuis 1993, continue ainsi de marquer le territoire antillais. Plus que jamais, ce scandale sanitaire et écologique s’impose comme un défi à la fois scientifique, politique et mémoriel.

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