Avec 93 % des nappes phréatiques en baisse et plus de 80 départements sous arrêtés de restriction d’eau, la France traverse une sécheresse que les spécialistes comparent aux épisodes historiques de 1976 et 2022. Yves Tramblay, directeur de recherche en hydrologie à l’Institut de recherche pour le développement, analyse les causes et les pistes d’adaptation.
Trois canicules successives depuis le début de l’été, un déficit de précipitations persistant et des prélèvements en hausse : la combinaison a précipité les nappes phréatiques françaises dans un état critique. Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) a récemment chiffré à 93 % la proportion de nappes en baisse, avec des niveaux « bien en dessous des normales mensuelles » pour les plus sensibles d’entre elles.
Pour Yves Tramblay, hydrologue à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), les statistiques d’humidité des sols observées début juillet sont parmi les plus basses jamais enregistrées à cette période. « Il y a fort à parier qu’on atteigne les valeurs critiques de 1976 », estime-t-il. Cette année-là, les rendements agricoles s’étaient effondrés : moins 30 % pour le maïs, moins 17 % pour l’orge, environ moins 10 % pour le blé.
La situation actuelle comporte toutefois une particularité. Les sols avaient été correctement rechargés en eau lors d’un pic d’humidité enregistré en février-mars 2026, mais les trois vagues de chaleur successives ont provoqué une évaporation massive. « Les sols ont une capacité maximale d’infiltration, rappelle le chercheur. Tout l’excédent ruisselle jusqu’à la mer. » Le bénéfice de l’hiver pluvieux a donc été largement effacé.
Les conséquences se font déjà sentir dans les filières agricoles. Les syndicats ont alerté sur de lourdes pertes de rendement à venir, et les premières remontées de terrain font état d’une possible chute de la production laitière comprise entre 10 et 30 %. Sur le front des incendies, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a indiqué que quelque 32 000 hectares ont été parcourus par les flammes depuis le début de l’année, un chiffre déjà supérieur au bilan de toute la saison 2025.
Face à ces perspectives, Yves Tramblay insiste sur la nécessité de ne pas dissocier adaptation et réduction des émissions de gaz à effet de serre. « Si on va vers un scénario de fortes émissions, le coût de l’adaptation risque d’être faramineux », prévient-il, évoquant une trajectoire qui pourrait conduire la France à s’adapter à plus de quatre degrés de réchauffement d’ici 2100.
Sur le terrain agricole, l’hydrologue interroge la pertinence de certaines cultures à grande échelle. Le maïs, plante tropicale gourmande en eau estivale, est cultivé massivement dans la moitié sud du pays. « Est-il logique de faire du maïs à grande échelle en France ? Il faut sérieusement se poser la question », dit-il. Il cite également le drainage intensif des terres agricoles, comme celui pratiqué dans le Marais poitevin, comme une pratique qui a fragilisé la capacité des sols à retenir l’eau.
Le débat sur les mégabassines, relancé par l’examen d’un projet de loi d’urgence agricole, cristallise ces tensions. Tramblay ne s’oppose pas par principe au stockage de l’eau, qu’il s’agisse de barrages, de retenues collinaires ou de petits ouvrages à l’échelle d’une exploitation. Mais il refuse d’y voir la réponse unique. « Le stockage est érigé comme la seule et unique solution. Or c’est mettre sous perfusion un système qui n’est pas forcément durable et ne satisfait que quelques agriculteurs. C’est une manière d’éviter d’avoir à réformer en profondeur nos systèmes de production. »
Le chercheur pointe un décalage entre les décisions prises au niveau national, où il juge le poids des lobbies agro-industriels « démesuré », et les réalités observées localement. « Les élus et les administrations sont tout à fait au courant de la situation car ils sont en contact avec les acteurs de terrain », note-t-il. C’est à cette échelle, selon lui, que des solutions concrètes et adaptées aux spécificités géologiques et climatiques de chaque territoire peuvent réellement voir le jour.
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