Industrie française - la décarbonation avance, mais le compte n’y est pas
Industrie française - la décarbonation avance, mais le compte n’y est pas

Longtemps troisième source d’émissions de gaz à effet de serre en France, l’industrie amorce un virage stratégique vers un modèle bas carbone. Mais derrière les chiffres en baisse, un constat s’impose : la transformation reste incomplète, freinée par des dépendances fossiles persistantes, des objectifs partiellement tenus et une concentration alarmante des émissions sur quelques sites emblématiques. Un rapport inédit publié fin novembre par nos confrères des Échos (« La décarbonation de l’industrie » – Source Les Echos Études ©) dresse un état des lieux lucide de cette mutation inachevée. En 2024, l’industrie représentait 17 % des émissions nationales, derrière les transports (34 %) et l’agriculture (21 %). Un poids disproportionné au regard de sa contribution à la valeur ajoutée nationale (14 %) et à l’emploi (11 %), conséquence directe d’une dépendance énergétique élevée, notamment au gaz naturel, au charbon et au pétrole. Malgré une baisse continue des émissions industrielles depuis 1991, divisées par 2,5 en trois décennies, les progrès s’expliquent en grande partie par les fermetures de sites, les délocalisations et la désindustrialisation, plus que par une refonte des procédés.

Des engagements inégaux, des sites sous haute surveillance

Les efforts engagés se heurtent à une concentration massive des émissions. Les deux aciéries d’ArcelorMittal, à Dunkerque et Fos-sur-Mer, concentrent à elles seules 20 % des rejets de l’industrie. Cinquante sites cumulent plus de la moitié des émissions, majoritairement dans la chimie et le ciment. Trois pôles géographiques, Dunkerque, Fos-Berre et Le Havre, forment le triangle rouge de la pollution industrielle hexagonale. Le « plan des 50 sites », lancé en 2022, a permis la signature de 32 contrats de transition écologique. En théorie, les industriels concernés s’engagent à réduire leurs émissions de 45 % d’ici 2030. Dans les faits, la baisse réellement attendue ne dépasserait pas 37 %, selon les calculs des auteurs du rapport. Pis : certains sites clés, comme ceux de Gravenchon (North Atlantic) ou Gonfreville (TotalEnergies), n’ont toujours pas adhéré au dispositif.

Des leviers technologiques encore sous-exploités

Côté solutions, les pistes ne manquent pas. Le captage et stockage du carbone (CCUS) est identifié comme incontournable, notamment pour la métallurgie, la chimie ou le ciment, où les alternatives bas carbone restent limitées techniquement ou économiquement. La France a adopté une stratégie nationale CCUS en 2022, mais sa mise en œuvre reste inégale. Autre gisement à fort potentiel : la récupération de chaleur fatale, cette énergie produite mais non valorisée dans les processus industriels. Utilisable en interne ou redistribuée via des réseaux de chaleur, elle permettrait de réduire à la fois les coûts et l’empreinte carbone des entreprises. Mais son exploitation demeure marginale. Enfin, le rapport rappelle les six défis majeurs qui pèsent sur les industriels : financement de la transition, regain de compétitivité via l’énergie, sobriété généralisée, pression des clients, adaptation des infrastructures aux risques climatiques et transformation des compétences. Autant de fronts ouverts, alors que la trajectoire climat exige désormais des engagements plus contraignants. Malgré des signaux positifs, la décarbonation de l’industrie française peine encore à s’imposer comme une dynamique massive, homogène et soutenable. Si le pays veut respecter sa stratégie nationale bas carbone d’ici 2030, le sursaut devra être collectif, ciblé et irréversible.

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