Alors que Rome se pare du parfum du jasmin et accueille des foules de touristes, c’est dans l’ombre que se joue l’un des événements les plus mystérieux et décisifs de l’Église catholique : l’élection du successeur du pape François. À quelques jours du conclave, les cardinaux du monde entier se livrent à une intense période de rencontres, de conversations informelles et de dîners stratégiques pour déterminer qui, parmi eux, pourrait devenir le prochain pontife.
Cette phase de lobbying feutré n’a rien d’inhabituel. En 2013, c’est lors de ces rencontres privées que le cardinal Cormac Murphy-O’Connor et d’autres réformateurs européens avaient discrètement fait monter la candidature du cardinal argentin Jorge Mario Bergoglio, élu pape François après cinq tours de scrutin. Aujourd’hui, son successeur à Westminster, le cardinal Vincent Nichols, reconnaît que l’histoire se répète, bien qu’il se dise moins expansif que son prédécesseur : « Je suis un peu plus réservé, un peu plus introverti », confie-t-il.
Durant ces journées précédant le conclave, les cardinaux participent chaque matin à des réunions au Vatican pour discuter des défis de l’Église et du profil souhaité pour le futur pape. Les après-midis sont libres, et il n’est pas rare d’apercevoir certains prélats dans les rues de Rome ou attablés dans un restaurant, souvent autour d’une assiette de carbonara. C’est dans cette atmosphère à la fois décontractée et décisive que se tissent les alliances.
Nichols insiste sur le climat d’écoute qui règne : « Beaucoup de cardinaux arrivent avec une idée précise du candidat idéal, mais ils sont prêts à changer d’avis en fonction des échanges. » Selon lui, la continuité avec le pontificat de François est au cœur des discussions : la priorité donnée aux pauvres et aux marginalisés, l’appel à la protection de la planète et l’ouverture multiculturelle de l’Église, sont des héritages que beaucoup souhaitent consolider.
Si des désaccords apparaissent, Nichols les considère comme normaux. « Les catholiques n’ont jamais tous été d’accord sur tout. Nous ne sommes pas une brigade de garçons qui marche au pas », ironise-t-il. Mais un consensus semble se dégager autour de l’idée que les réformes impulsées par François doivent s’enraciner davantage pour ne pas rester l’œuvre d’un seul homme.
En 2013, le clan surnommé Team Bergoglio avait savamment orchestré une série de dîners pour convaincre les cardinaux influents du potentiel de l’Argentin. Leur objectif : lui assurer dès le premier vote un socle d’au moins 25 voix pour le rendre crédible. Parmi les lieux-clés de ces tractations figurait le North American College, où des dîners stratégiques ont été organisés par des figures comme Murphy-O’Connor et le cardinal australien George Pell.
Aujourd’hui, Nichols affirme ne pas avoir de candidat favori et refuse de considérer le conclave comme une élection politique. « J’y vais avec mes idées, mais prêt à les remettre en question. Prêt à écouter. Et peut-être à en convaincre d’autres de faire de même. »
Derrière les portes closes du Vatican, dans les salons privés et les recoins feutrés des séminaires, les dés sont peut-être déjà en train de rouler. Mais c’est dans la chapelle Sixtine, dès le 7 mai, que tombera le verdict.