Dès l’aube, Bangkok sent l’ail, le piment et la viande grillée. La capitale thaïlandaise, longtemps vantée comme une cantine à ciel ouvert, voit pourtant ses vendeurs de rue reculer sous la pression des autorités municipales, décidées à dégager les trottoirs et à remettre de l’ordre dans l’espace public. Le décor est connu: des stands serrés au cordeau, des tabourets en plastique, une foule qui se faufile. Cette scène quotidienne, aimée des habitants comme des touristes, devient un sujet politique à sa manière, celui de la ville qu’on veut montrer.
Depuis quelques années, la municipalité a accéléré le mouvement: déplacements vers des marchés dédiés, amendes pour les installations jugées gênantes, règles plus strictes. Une vendeuse de Chinatown, sanctionnée pour avoir obstrué la rue, résume la logique du moment avec une franchise sèche: «Nous sommes ici illégalement». Même son de cloche chez un vendeur de durians installé depuis deux décennies, qui confie n’avoir «pas de plan B» dans une ville où le coût de la vie mord vite sur les petits revenus.
Quand l’ordre urbain grignote l’âme des rues
Quand l’ordre urbain grignote l’âme des rues Les chiffres donnent la mesure du coup de balai. Depuis 2022, le nombre estimé de vendeurs ambulants a chuté de plus de 60%, avec environ 10.000 vendeurs de moins dans les rues, selon l’administration métropolitaine de Bangkok. Certains se sont repliés vers des sites plus informels, d’autres ont arrêté, pris entre les contrôles, la baisse de rentabilité et la peur de la verbalisation. La municipalité, elle, cible surtout les axes à forte densité piétonne, tout en se montrant plus souple dans des rues moins passantes et dans certaines zones touristiques.
Dans les centres de restauration créés ces dernières années, le tableau change: toit au-dessus de la tête, accès à l’eau et à l’électricité, impression de propreté. Des vendeurs y louent désormais un stand pour 60 bahts par jour, selon la municipalité, et certains parlent d’un commerce «revalorisé». Sur le papier, l’argument est solide: une ville plus fluide, des installations encadrées, moins de déchets, moins d’improvisation. Dans la réalité, le risque saute aux yeux: éloigner les échoppes, c’est parfois éloigner la clientèle, celle qui s’arrêtait parce que c’était là, sur le chemin, à portée de main.
Reste la question que Bangkok ne tranchera pas d’un simple arrêté: que devient une ville quand elle lisse ce qui faisait son relief. Les vendeurs âgés redoutent de quitter un quartier familier, les autorités promettent du temps et de la «transparence», les visiteurs regrettent déjà une culture de rue qui faisait partie du charme local. Entre vitrine modernisée et désordre savoureux, la capitale avance sur un fil, avec la tentation permanente de transformer un symbole populaire en souvenir bien rangé.
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