Pendant des décennies, Cavallo a cultivé une réputation à part. Cette petite île de l’archipel des Lavezzi, située au large de Bonifacio, entre la Corse et la Sardaigne, a accueilli grandes fortunes, héritiers, industriels et célébrités dans un décor paradisiaque largement soustrait aux regards. Mais depuis le 26 juin 2026, une page s’est tournée : la commune de Bonifacio a repris directement la gestion de son port de plaisance après 35 ans de gestion privée.
Cette reprise municipale dépasse la seule question des bateaux et des anneaux d’amarrage. Le maire de Bonifacio, Jean-Charles Orsucci, entend désormais renforcer la présence publique sur Cavallo et permettre une ouverture plus large de l’île aux visiteurs. Une perspective qui bouscule les habitudes de ce territoire de seulement 112 hectares, longtemps associé à la jet-set, mais aussi aux nationalistes corses et aux réseaux criminels.
Un paradis longtemps réservé à quelques privilégiés
À moins de 3 kilomètres des côtes corses, Cavallo occupe une place particulière dans l’archipel des Lavezzi. Environ 192 propriétaires fortunés y possèdent des résidences. L’île a vu passer au fil des décennies des stars du cinéma, de riches entrepreneurs, des promoteurs, des personnalités du gaullisme ou encore des membres de grandes familles italiennes.
L’accès y est resté particulièrement contrôlé. Jusqu’à la reprise du port par Bonifacio, un visiteur ne pouvait pratiquement se rendre sur l’île qu’en ayant réservé à l’hôtel ou en étant invité. Des agents de sécurité surveillaient également les sentiers privés.
Le port constitue la principale porte d’entrée de Cavallo. Avec environ 150 postes à quai, il représente donc un levier essentiel pour la commune, qui a décidé dès mai 2025 que sa gestion serait reprise en régie municipale à l’expiration de la concession privée.
Le 26 juin 2026, Bonifacio reprend le port
Le basculement est devenu concret le 26 juin. Jean-Charles Orsucci s’est rendu personnellement sur Cavallo, accompagné notamment d’élus, de techniciens et de professionnels du droit, pour acter le retour du port sous contrôle communal.
Le maire a présenté cette décision comme la récupération d’un équipement public après 35 ans de gestion privée. « Nous y sommes, aujourd’hui le 26 juin 2026, 35 ans après sa privatisation, la Commune se réapproprie le port de plaisance de Cavallo », a-t-il déclaré.
La commune avait préparé cette échéance depuis plusieurs mois. Le conseil municipal avait choisi une exploitation en régie autonome, avec l’ambition affichée de mieux contrôler les investissements, la sécurité, les tarifs et l’impact environnemental du port.
Les tarifs applicables à Cavallo ont également été adoptés par le conseil municipal. La commune a prévu une tarification globalement revue à la baisse par rapport à celle de l’ancien gestionnaire, tout en maintenant des prix supérieurs à ceux pratiqués dans le port de Bonifacio selon les périodes et les catégories de bateaux.
Une bataille judiciaire avec l’ancien gestionnaire
La transition ne s’est toutefois pas faite sans résistance. La Société du Port de Cavallo, qui exploitait jusque-là les installations, a contesté la reprise municipale devant la justice administrative, notamment en contestant la date d’expiration retenue pour la concession.
Le juge des référés du tribunal administratif de Bastia a rejeté, le 1er juin 2026, une demande visant à suspendre la décision municipale. La commune a donc poursuivi son calendrier et pris possession du port à la date prévue.
À son arrivée, la municipalité a également été confrontée à l’état de certaines infrastructures. Des travaux d’urgence ont été engagés afin de permettre une réouverture partielle pendant la saison estivale. Une expertise plus approfondie doit déterminer l’ampleur des aménagements nécessaires et leur financement.
La mairie veut faire entrer davantage de visiteurs
Le changement le plus sensible concerne désormais l’accès à Cavallo. Jean-Charles Orsucci ne veut pas limiter l’opération à une simple substitution de gestionnaire dans le port. La municipalité souhaite faire de l’île un quartier de Bonifacio davantage intégré au territoire et permettre à des visiteurs d’y accéder.
Une perspective qui fait naître des interrogations chez certains propriétaires. La municipalité avait pourtant déjà précisé qu’elle n’entendait pas les chasser. « Il ne s’agit pas de chasser les propriétaires, ils auront leur place dans le port comme aujourd’hui », avait assuré la mairie, en annonçant parallèlement des emplacements destinés aux professionnels et à d’autres catégories de plaisanciers.
La question est d’autant plus sensible que l’île mélange espaces privés, infrastructures portuaires et environnement naturel exceptionnel. Cavallo se trouve au cœur de la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio. L’ouverture au public devra donc composer avec le droit de propriété, la protection du site et les règles environnementales.
L’ombre du FLNC et de la mafia sur Cavallo
Derrière l’image des yachts et des villas se trouve aussi une histoire beaucoup plus sombre. À partir de la fin des années 1980, Cavallo a attiré l’attention du FLNC, qui voyait notamment dans la concentration de grandes fortunes et de résidences luxueuses une cible emblématique.
La question reste particulièrement sensible aujourd’hui. Début août 2026, le FLNC-UC a de nouveau menacé les personnes non corses venant s’installer sur l’île, provoquant l’ouverture d’une enquête préliminaire par le Parquet national antiterroriste.
La criminalité organisée constitue également un problème plus général en Corse. Face au poids du phénomène, des cours de sensibilisation à la mafia ont même été introduits dans les collèges et lycées corses. Les règlements de comptes continuent par ailleurs de frapper l’île, comme l’a montré l’assassinat d’un homme devant son fils à Ghisonaccia.
À Cavallo, des intérêts liés à la criminalité sicilienne se sont également intéressés au territoire au fil de son histoire. Cette accumulation de grandes fortunes, d’enjeux immobiliers et d’un relatif isolement géographique a contribué à construire la réputation sulfureuse de « l’île aux milliardaires ».
« Un îlot de non-droits fiscal, urbanistique et environnemental »
Le procureur de Bastia, Jean-Philippe Navarre, a employé des mots particulièrement sévères pour décrire la situation : « Ce joyau est l’île des non-droits, fiscal, urbanistique et environnemental. Il agglomère des intérêts précis, souvent étrangers et susceptibles d’être liés directement au milieu de la criminalité insulaire. »
La question de l’urbanisme occupe effectivement une place importante. Des constructions ont fait l’objet de procédures judiciaires. Le gérant du restaurant La Ferme, Fabien Filippeddu, a notamment été condamné en mai 2026 à 240 000 euros pour des infractions aux règles d’urbanisme. Il a fait appel de cette décision.
Ces dossiers prennent une dimension particulière sur un territoire où la pression immobilière, les enjeux environnementaux et la présence de grandes fortunes se superposent.
La fin de « l’exception Cavallo » ?
La reprise du port ne signifie pas que Cavallo est devenue du jour au lendemain une île totalement ouverte. Les propriétés privées restent privées et la municipalité doit respecter les droits de leurs propriétaires. Mais le changement de gestion du principal point d’accès modifie profondément l’équilibre installé depuis plusieurs décennies.
Bonifacio veut désormais contrôler directement l’équipement portuaire, moderniser les installations, développer une plaisance plus accessible et renforcer les exigences environnementales. La commune affirme parallèlement qu’aucune mesure n’est envisagée contre les résidents et propriétaires de l’île.
Après 35 ans de gestion privée, le 26 juin 2026 restera donc une date charnière dans l’histoire de Cavallo. L’île associée aux milliardaires, aux fêtes de la jet-set, aux nationalistes et aux convoitises criminelles voit désormais la puissance publique reprendre pied sur son principal accès. Reste une question qui risque d’alimenter longtemps les tensions : jusqu’où Bonifacio pourra-t-elle aller pour ouvrir Cavallo sans porter atteinte aux propriétés privées ?
