Par Jérôme Goulon.
Lors de son audition à la Commission sur l’audiovisuel public le 5 février dernier, Rachida Dati s’en est prise à l’émission Complément d’enquête, affirmant que des journalistes enquêtant sur elle avaient proposé de payer ou dédommager l’un de ses proches en échange d’informations la concernant.
De leur côté, les responsables de l’émission, auditionnés hier à l’Assemblée nationale, ont contesté ces accusations. Le présentateur Tristan Waleckx a affirmé : « Nous n’avons évidemment pas donné d’argent ou proposé d’argent à quiconque dans l’entourage de Mme Dati ». Le journaliste Louis Milano-Dupont, auteur du reportage, a affirmé de son côté : « Jamais je n’ai monnayé un témoignage, ni tenté de le faire. C’est contraire aux règles déontologiques les plus élémentaires ».
La vérité, c’est que toute cette polémique sur les moyens d’obtenir une information semble n’être qu’un gigantesque écran de fumée lancé par la ministre, destiné à détourner l’attention et faire passer au second plan le principal, à savoir l’information en elle-même, passée, présente ou future. Comme le dit le dicton, « qui veut tuer son chien prétend qu’il a la rage »…
Sans prendre partie ni pour Complément d’enquête ni pour Rachida Dati, en prenant un peu de recul, cette polémique est très étonnante. Certains semblent revêtir soudainement le costume de la naïveté et découvrir le fonctionnement du monde. Dans le cas présent, la vérité, c’est que peu importe qui a raison entre Rachida Dati et Complément d’enquête.
Depuis toujours, il arrive que des journalistes, au même titre que des policiers avec leurs « indics », aient à dédommager, d’une façon ou d’une autre, leurs sources ou leurs informateurs. C’est un fait. Inavouable pour certains, mais c’est un fait. Les médias qui disent n’avoir jamais été confrontés à ce genre de situation sont des menteurs. Et c’est évidemment valable dans biens d’autres milieux.
Dans le journalisme, il existe deux types de sources, si l’on met de côté les sources manipulatrices et mensongères. D’une part, il y a celles qui fournissent des informations gratuitement, soit par désir de vengeance, soit pour alerter l’opinion. D’autre part, il y a les sources fiables mais « vénales », qui possèdent de bonnes informations, impossible à obtenir sans elles, mais qui ne les transmettent qu’en échange d’une rémunération ou d’une compensation. Cela n’enlève rien à la véracité des informations fournies : dans ce cas, la question est avant tout morale.
Concernant le clash entre Complément d’enquête et Rachida Dati, qui ment, qui a raison ? On ne sait pas. Mais le véritable débat ne devrait pas être là. De façon générale, l’attention du public ne devrait pas être détournée uniquement vers les moyens d’obtenir une information. La question centrale devrait plutôt être : « Les informations divulguées sont-elles exactes ? » et non « De quelle manière ont-t-elles été obtenues et à quel prix ? » Car c’est un fait là aussi, certaines informations ne seraient jamais rendues publiques, la vérité n’éclaterait jamais, sans l’aide de certaines sources, qui parfois ont certaines exigences. Est-ce bien ? Est-ce moral ? Chacun a son opinion et place le curseur où il le souhaite, avec parfois sa morale en guise de boussole, parfois ses intérêts pour seuls guides.
On l’a bien vu avec l’affaire Cohen-Legrand, et la caméra cachée diffusée par L’Incorrect. Un magnifique exemple. Certains ont tenté de décrédibiliser la vidéo en critiquant les méthodes employées pour l’obtenir. Des méthodes qui étrangement ne les dérangent pas en d’autres circonstances. La loi de l’indignation à géométrie variable. Morale ou intérêts personnels ? La boussole a vite fait de tourner. Et en attendant, on parle plus de la forme que du fond. C’est le procédé classique de ceux pour qui toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ou entendre : on décrédibilise la méthode, et l’information passe aux oubliettes ou au second plan.
Le pire, c’est que ça marche ! Un exemple au hasard : regardez TF1, qui dans ses reportages tournés en caméra cachée, indique hypocritement « caméra discrète » (alors que dans les faits, c’est exactement pareil qu’une caméra cachée), de peur de se faire taper sur les doigts pour ses méthodes. La « caméra cachée » est en effet devenue pour certains une arme de décrédibilisation massive : « Attention, c’est mal, ne regardez pas, tout ce qui vient d’une caméra cachée est forcément faux ! » Tout le monde n’est heureusement pas dupe, malgré un très gros travail de lavage de cerveau…
Pour revenir à la polémique entre Rachida Dati et Complément d’enquête, encore une fois, qui a raison, qui ment, on ne le sait pas. Ce qui est certain, c’est que Rachida Dati cherche à décrédibiliser les journalistes en jetant l’opprobre sur les moyens d’obtenir des informations. De cette façon, on parle moins de l’info en elle-même. Et cela, venant d’une ministre de la République, ce n’est pas plus glorieux que les nombreuses dérives à France Télévisions…