Scènes de vie en cellule, tutos pour déjouer les fouilles, voire gestion de trafics depuis la prison : sur TikTok, le quotidien carcéral français s’expose au grand jour. Et ce, malgré l’interdiction formelle des téléphones portables en détention. C’est une réalité que l’administration pénitentiaire n’arrive plus à cacher : les téléphones portables pullulent dans les cellules. À l’écran, tout y passe. Des vidéos de promenades filmées par les détenus eux-mêmes, des selfies dans les coursives, des astuces pour planquer drogue ou téléphones lors des fouilles. Et même des séquences absurdes — comme celle d’un détenu nageant dans une piscine gonflable installée en cellule — ou carrément compromettantes, montrant un surveillant assoupi. La loi interdit strictement tout appareil de communication en prison. Pourtant, plus de 53 000 téléphones ont été saisis en 2023, soit quasiment un appareil pour deux détenus. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg.
100 millions d’euros, des brouilleurs… pour rien ?
Depuis 2018, l’État a englouti plus de 100 millions d’euros dans la lutte contre ce fléau : brouilleurs, blindage anti-drones, fouilles renforcées… En vain. Les appareils continuent d’entrer — par colis lancés depuis la rue, drones, complicité interne ou systèmes artisanaux à base de fil tendu entre les barreaux. La technologie avance plus vite que les moyens de contrôle. Les vidéos ne sont plus seulement des curiosités. Elles participent à une forme de mise en scène de la vie carcérale, parfois utilisée pour dénoncer des conditions de détention, souvent pour se donner une vitrine, attirer des abonnés… ou organiser des trafics.
Quand la prison devient un hub numérique
Car derrière les selfies se cachent parfois de véritables centres de commandement. De Jacques Mariani à Mohamed Amra — dit « la mouche », évadé ultra-violent — plusieurs figures du crime ont démontré qu’on peut diriger des réseaux entiers depuis une cellule. Menaces, deals, intimidation de magistrats : la prison n’est plus un frein, c’est parfois même un quartier général. Face à cette réalité, Gérald Darmanin promet de “nettoyer les prisons”. Mais en attendant, les vidéos continuent de s’accumuler. Les plateformes, elles, peinent à modérer. Et certains comptes TikTok se spécialisent désormais dans la publication de ces contenus illégaux, à la recherche du buzz. Ironie du sort : le téléphone fixe autorisé coûte jusqu’à 18 centimes la minute et n’est pas accessible à toute heure. Un système archaïque, dénoncé par la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot, qui milite pour un accès permanent aux téléphones autorisés, justement pour couper l’herbe sous le pied aux filières clandestines. Mais en attendant une réforme sérieuse du système carcéral, les téléphones interdits continueront d’entrer, de filmer, de publier… et parfois de tuer à distance. Un paradoxe explosif pour un monde censé être sous contrôle permanent.