Le mot Tibet évincé ? Le musée Guimet au cœur d’une bataille culturelle et juridique
Le mot Tibet évincé ? Le musée Guimet au cœur d’une bataille culturelle et juridique

Le mot « Tibet » disparaît des cartels, la polémique enfle. Ce mercredi 2 juillet, quatre associations de défense du peuple tibétain ont saisi la justice administrative contre le musée national des arts asiatiques – Guimet, à Paris, qu’elles accusent d’effacer le nom du Tibet au profit d’une formulation plus neutre : « Monde himalayen ». Pour les requérants, il s’agit d’une stratégie délibérée, sous influence chinoise, pour diluer l’identité culturelle tibétaine dans un vocabulaire jugé politiquement aseptisé. L’affaire, qui couvait depuis plusieurs mois, éclate au grand jour. Déjà, à l’été 2024, une tribune de chercheurs dénonçait la complaisance supposée du musée Guimet (et du musée du Quai Branly) envers les positions de Pékin. Cette fois, les plaignants, représentés par les avocats William Bourdon et Lily Ravon, visent explicitement un « excès de pouvoir ». Leur recours s’appuie notamment sur un courrier daté du 5 mai 2025 dans lequel le musée avait opposé une fin de non-recevoir à leur demande de rétablir la mention explicite du Tibet sur les supports de médiation.

Terminologie disputée, soupçons d’influence

Selon les associations, le choix des termes « Monde himalayen » ou « Art tibétain » ne repose sur aucune base scientifique ni historique claire. Elles y voient une manœuvre pour diluer le particularisme tibétain dans une approche régionale floue, incompatible avec la mission culturelle du musée. « Ce glissement sémantique viole les statuts du musée, censé favoriser la connaissance de ses collections », soulignent-elles. Et d’ajouter : « Quatre des cinq membres du conseil d’administration sont notoirement proches du pouvoir chinois. » Le musée Guimet, de son côté, réfute fermement toute pression extérieure. Il assure que le mot « Tibet » est toujours présent dans ses expositions, notamment dans le guide publié en avril 2025 où il figurerait « 23 fois ». Il défend une volonté de « mieux refléter la réalité historique et culturelle des objets exposés, au-delà des frontières politiques actuelles ou passées ». L’institution affirme également que les salles dédiées mettent « très clairement en valeur » la culture tibétaine.

Des associations qui contestent

Mais les associations n’en démordent pas : derrière la sémantique, elles voient une logique d’effacement orchestrée. En ligne de mire, la stratégie de Pékin qui, ces dernières années, a systématiquement remplacé l’expression « région autonome du Tibet » par « région autonome du Xizang » dans ses communications internationales. Une manière, selon les défenseurs du Tibet, de réécrire l’histoire et d’effacer toute trace d’une identité nationale distincte. La polémique s’inscrit dans un contexte tendu : en 2020, le musée d’histoire de Nantes avait dû reporter une exposition sur Gengis Khan sous la pression directe des autorités chinoises, qui exigeaient la suppression de mots comme « empire » ou « mongol ». Une exposition finalement reprogrammée trois ans plus tard, sans concessions lexicales. Aujourd’hui, le cas Guimet relance le débat sur l’indépendance culturelle face aux diplomaties autoritaires. Les associations réclament que le mot « Tibet » soit pleinement réintégré sur les cartels, les brochures et dans les intitulés des salles. Une requête lourde de sens, au-delà du droit administratif : il s’agit, pour elles, d’une bataille contre l’effacement d’un peuple.

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