Après trois mois d’un procès hors normes, marqué par l’ampleur inédite des crimes jugés, l’ex-chirurgien Joël Le Scouarnec a été condamné ce mercredi à 20 ans de réclusion criminelle, dont deux tiers incompressibles au titre de la peine de sûreté. Une décision rendue par la cour criminelle du Morbihan, à Vannes, qui clôt un des plus vastes scandales de violences sexuelles de l’histoire judiciaire français
Âgé de 74 ans, Le Scouarnec a reconnu l’intégralité des faits qui lui étaient reprochés : viols et agressions sexuelles sur 299 victimes, principalement des mineurs, entre 1989 et 2014, dans plusieurs hôpitaux français où il a exercé, notamment à Jonzac, Loches, Vannes ou Lorient.
Un procès hors norme, des victimes brisées
Les audiences, entamées le 24 février 2025, ont permis à de nombreuses victimes de témoigner de l’horreur vécue dans les murs d’établissements censés les soigner. Enfants hospitalisés, jeunes patientes, parfois âgées de seulement 4 ou 5 ans, parents démunis, ou encore membres du personnel hospitalier, les témoignages ont mis en lumière l’impunité systémique dont a bénéficié Le Scouarnec pendant des décennies.
Certaines victimes, comme Manon Lemoine, violée à l’âge de 11 ans, ont fait de leur combat une mission publique. « Le véritable enjeu du verdict, c’est la rétention de sûreté. Si elle n’est pas prononcée, c’est une honte », a-t-elle déclaré. Elle incarne, avec d’autres plaignants, le courage d’une génération qui brise enfin le silence.
Le profil d’un prédateur organisé
Le nom de Joël Le Scouarnec avait émergé pour la première fois dans la presse en 2019, à la suite d’une plainte d’une fillette de 6 ans, déposée à Jonzac. Une perquisition à son domicile avait alors révélé des carnets intimes dans lesquels il décrivait des centaines d’agressions sexuelles, parfois en les classifiant méthodiquement. Ce matériel glaçant a constitué une preuve centrale pour les enquêteurs, permettant de recenser les 299 victimes présumées, dont 91 identifiées formellement au cours de l’enquête.
Le parquet a qualifié le chirurgien de « prédateur méthodique » et de « diable en blouse blanche ». L’avocat général, Stéphane Kellenberger, a requis la peine maximale, insistant sur la dangerosité manifeste de l’accusé et sur « l’absence totale de remords spontanés ».
Une sentence à la hauteur ?
Le tribunal a suivi l’essentiel des réquisitions du ministère public. En plus de la peine de 20 ans, la cour a également ordonné une interdiction définitive d’exercer une activité médicale ou de santé, ainsi qu’un suivi socio-judiciaire à la fin de la peine. Toutefois, la rétention de sûreté, disposition rare permettant le maintien en détention au-delà de la peine si le risque de récidive reste élevé, n’a pas été prononcée. Une décision qui divise les parties civiles.
L’avocate de Manon Lemoine, Me Marie Grimaud, figure engagée dans la lutte contre les violences sexuelles, a exprimé sa frustration : « Ne pas activer cette mesure, c’est courir le risque de reproduire l’aveuglement passé ».
Un repentir jugé tardif
Lors de sa dernière prise de parole, Le Scouarnec s’est adressé à la cour en ces termes : « Je ne sollicite aucune mansuétude. Accordez-moi simplement le droit de devenir meilleur et de reconquérir cette part d’humanité qui m’a tellement fait défaut. » Son avocat, Me Maxime Tessier, a défendu le droit à la repentance : « Il est allé aussi loin que possible dans la reconnaissance de ses actes. Il ne cherche pas à échapper à sa peine. »
Pour autant, de nombreux observateurs et associations de victimes estiment que les aveux tardifs de l’ex-chirurgien ne peuvent effacer les décennies de silence, d’abus institutionnels et de manquements systémiques.
Une affaire emblématique d’un système en échec
Ce procès relance une fois de plus le débat sur les défaillances de l’institution hospitalière et le silence des pairs, parfois au courant, mais restés muets. Le ministère de la Santé a ouvert plusieurs enquêtes administratives et audits internes depuis 2020, mais les familles des victimes attendent encore des réponses et des excuses officielles…