L’État aurait-il laissé faire à Nestlé malgré les alertes sanitaires ? C’est ce qu’affirme une commission d’enquête sénatoriale dont les conclusions mettent en cause la présidence de la République pour sa proximité avec Nestlé Waters, la filiale du géant suisse de l’agroalimentaire. Cette dernière est au centre d’un scandale sanitaire d’ampleur nationale, accusée d’avoir illégalement « désinfecté » ses eaux en bouteille — notamment Vittel, Contrex, Hépar et Perrier — au mépris de la réglementation française sur les eaux minérales naturelles.
Au cœur du débat : des documents internes, des notes ministérielles et des courriels révélant que l’Élysée aurait « ouvert les portes » de plusieurs ministères à Nestlé, alors même que la haute administration était alertée, dès 2022, sur la non-conformité de certaines pratiques du groupe.
Une affaire qui remonte à 2022
L’affaire a éclaté au grand jour début 2024 grâce à des enquêtes conjointes du Monde et de Radio France. Ces révélations ont démontré l’usage prolongé par Nestlé Waters de procédés de microfiltration, d’irradiation UV et de charbon actif, interdits pour les eaux minérales naturelles, qui doivent être embouteillées dans leur état d’origine.
Nestlé a reconnu ces pratiques en invoquant la nécessité de garantir la « sécurité sanitaire » de ses produits. Une amende transactionnelle de 2 millions d’euros a été versée en septembre 2024, permettant à l’entreprise d’échapper à un procès après une plainte déposée par l’ONG Foodwatch.
Mais une note confidentielle du Directeur général de la santé Jérôme Salomon, datée du 20 janvier 2023 et révélée par Le Monde, recommandait déjà de suspendre l’exploitation des sources de Vittel et Contrexéville, ainsi que du site de Perrier à Vergèze (Gard), en raison de contaminations bactériologiques.
L’Élysée dans la tourmente : des échanges directs avec Nestlé
Selon les sénateurs, ces alertes n’ont pas été suivies d’effets suffisants, notamment en raison d’une proximité excessive entre l’Élysée et Nestlé. Le rapporteur de la commission, Alexandre Ouizille (PS), a détaillé devant la presse l’ampleur de cette influence : « La présidence n’était pas une forteresse face au lobbying. Des rendez-vous fréquents ont eu lieu, des portes ont été ouvertes, et cela alors que l’Élysée savait, au moins depuis 2022, que Nestlé trichait ».
Un courriel de fin 2024 adressé à Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée, mentionne des pollutions croissantes sur les sources de Perrier, avec des « présences de matières fécales ». Le message alerte également sur un risque de distorsion de concurrence entre les marques qui respectent les normes et celles bénéficiant de dérogations discrètes.
Le 10 octobre 2024, en pleine crise médiatique, Alexis Kohler a reçu Laurent Freixe, directeur général de Nestlé, accompagné de Muriel Lienau, présidente de Nestlé Waters. Une rencontre qui a renforcé les soupçons d’une concertation entre le sommet de l’État et l’industriel, en marge des canaux officiels de contrôle sanitaire.
Un silence remarqué : Alexis Kohler refuse de s’expliquer
Convoqué par la commission sénatoriale, Alexis Kohler a refusé de comparaître, comme nous vous le révélions mardi, invoquant une nouvelle fois la « séparation des pouvoirs », un argument déjà utilisé lors de précédentes enquêtes parlementaires. Son absence a été remplacée par la transmission d’un dossier de 74 pages, contenant des échanges internes entre la présidence et les responsables de Nestlé.
« Pourquoi la séparation des pouvoirs permettrait-elle de transmettre des documents, mais pas de venir en parler devant les représentants du peuple ? », s’est insurgé le rapporteur Ouizille, dénonçant une attitude « opaque et méprisante pour les institutions ».
Selon les sénateurs, l’Élysée était informée de la situation sanitaire des sources, des risques pour la santé publique et des implications commerciales. La commission estime que le pouvoir exécutif a volontairement retardé des décisions de suspension, pourtant recommandées par les autorités sanitaires.
Un mea culpa tardif chez Nestlé, des réformes attendues au Parlement
Devant la commission, Laurent Freixe a exprimé ses « plus sincères regrets », qualifiant cette situation d’« héritée du passé » et « non conforme aux valeurs du groupe ». Il a promis « une collaboration continue avec les autorités judiciaires et sanitaires » pour clarifier les responsabilités.
Mais la commission veut aller plus loin. Son rapport définitif, attendu à la mi-mai 2025, contiendra des propositions de réforme, notamment une modernisation de l’ordonnance du 17 novembre 1958, afin de renforcer les pouvoirs d’investigation du Parlement. Elle recommande également une meilleure traçabilité des échanges entre les entreprises et les cabinets ministériels.
En attendant, les sénateurs publieront l’intégralité des documents sur le site du Sénat — une première dans l’histoire des commissions d’enquête.