Michel Taube, écarté du Congrès mondial contre la peine de mort qu'il a lui-même fondé : chronique d'une dérive militante woke
Michel Taube, écarté du Congrès mondial contre la peine de mort qu'il a lui-même fondé : chronique d'une dérive militante woke

Pendant que la République célébrait l’abolition à la Maison de la Radio, l’homme qui a inventé l’ONG Ensemble contre la peine de mort, la Coalition mondiale et la Journée du 10 octobre regardait la fête depuis le trottoir. Portrait d’un oubli.

Il y avait, ce mardi 30 juin à la Maison de la Radio et de la Musique, tout ce que Paris compte de ministres, d’ambassadeurs, de magistrats et de militants des droits humains. Il y avait un chef de l’État venu en personne ouvrir le 9ᵉ Congrès mondial contre la peine de mort, quarante-cinq ans après la loi Badinter et un an à peine après la panthéonisation de son auteur. Emmanuel Macron a prononcé un discours dense, parfois grave, où il a rappelé que la peine capitale « n’a jamais rendu une société plus sûre » et que l’abolition « n’est jamais acquise, jamais ». Le décor était impeccable, la parole présidentielle à la hauteur du symbole.

Un seul absent, et non des moindres : Michel Taube, celui sans qui rien de tout cela n’existerait.

Le bâtisseur qu’on a rangé au grenier

Michel Taube, éditorialiste et fondateur d’Opinion Internationale, est aussi l’homme qui a porté sur les fonts baptismaux l’organisatrice de ce congrès. En 2000, avec Olivier Déchaud, Stéphanie Marqui et Jean-François Daniel, il crée Ensemble contre la peine de mort. Il en devient le premier président. C’est lui qui lance, quelques mois plus tard, l’idée d’un rendez-vous planétaire des abolitionnistes : le premier Congrès mondial se tient à Strasbourg en juin 2001, sous le patronage de Nicole Fontaine, alors présidente du Parlement européen, avec l’appui de Robert Badinter. C’est encore autour d’ECPM que naît, en 2002, la Coalition mondiale contre la peine de mort, et que s’invente la Journée mondiale du 10 octobre, aujourd’hui reconnue jusqu’aux Nations unies.

Vingt-cinq ans plus tard, la maison qu’il a bâtie reçoit un président de la République. Et son bâtisseur n’a même pas reçu de carton.

Dans une vidéo exclusive tournée pour Entrevue, Taube ne cache ni sa fierté ni son amertume. « Je n’ai pas été invité, alors même que j’en suis le fondateur », lâche-t-il, devant la statue de la Liberté du pont de Grenelle, le lieu même où, en 2003, il avait fait dresser 170 mannequins pour dénoncer les exécutions autorisées par George W. Bush au Texas, un coup d’éclat relayé jusque sur CNN. L’homme n’a rien perdu de sa fibre militante. Ce qu’il a perdu, c’est sa place dans le récit officiel d’un combat qui est pourtant le sien.

Quand une cause universelle devient un fief

Car derrière la mise à l’écart, il y a une prise de pouvoir. ECPM est aujourd’hui présidée par Aminata Niakaté, avocate parisienne, adjointe à la maire de Paris et surtout porte-parole nationale des Écologistes et candidate du NFP aux dernières élections législatives, ce parti aujourd’hui ouvertement woke dont près d’un tiers des parlementaires viennent, mardi soir, de réclamer dans les colonnes de La Tribune l’ouverture de discussions avec La France insoumise et le Parti communiste pour la présidentielle de 2027. C’est cette orientation que Michel Taube vise sans détour lorsqu’il regrette que la direction de l’association soit tenue par les cadres de « l’un des partis les plus sectaires, les Écologistes ». Son reproche n’est pas de circonstance : il touche à la nature même du combat abolitionniste. En arrimant une cause universelle à une chapelle partisane, estime-t-il, on « affaiblit son influence et son universalité ». Traduisons : ce qui devait rassembler par-delà les clivages menace de se refermer en fief idéologique.

Sur le site de l’association, la trace du fondateur se serait considérablement effacée, au point qu’il vivrait aujourd’hui sa relégation comme une mise au ban, un effacement qu’Entrevue a pu vérifier ligne à ligne, l’intéressé ressent, lui, une réécriture de l’histoire. Il y a là une ironie que la morale abolitionniste devrait pourtant réprouver : un mouvement qui fait de la dignité et de la mémoire ses valeurs cardinales oublie, ou range au grenier, celui qui l’a fait naître.

Un écarté qui refuse de saborder le combat

Le plus frappant est que Taube, loin de saborder le combat, en réaffirme la nécessité avec une générosité qui contraste avec le traitement qu’il reçoit. Dans sa vidéo, il salue la tenue du congrès, se réjouit que la prochaine édition se tienne au Maroc, pays qu’il croit appelé à devenir « l’un des premiers du monde arabo-musulman » à abolir définitivement, et applaudit le Liban, sur le point de franchir le pas. Il rend hommage à Jacques Chirac, qui fit inscrire l’abolition dans la Constitution, à Nicole Fontaine, à Badinter. Rien, chez lui, de la rancœur stérile de l’écarté.

Il pousse même plus loin que le discours présidentiel. Là où Emmanuel Macron s’en tient à l’exigence de principe, la peine de mort comme négation de la dignité humaine, l’abolition comme horizon existentiel des démocraties, Taube ose le terrain que la parole officielle contourne : celui des peines alternatives. Pour convaincre les pays réticents et une opinion française qui, sondage après sondage, reste majoritairement favorable au rétablissement, il plaide sans détour pour que « les criminels les plus dangereux » puissent être condamnés à la perpétuité réelle. « Non à la peine de mort, mais oui à une justice pénale ferme », résume-t-il. C’est précisément cette lucidité, assumer la fermeté pour désarmer la peur, qui manque souvent aux professions de foi humanistes, et qui manquait, ce mardi, sous les ors de la Maison de la Radio.

Reste une question, que ce 9ᵉ Congrès pose malgré lui. À qui appartient une cause ? À celui qui l’a inventée, ou à ceux qui, arrivés plus tard, en ont pris les commandes et les codes ? Emmanuel Macron a eu ce mot juste : le combat abolitionniste « n’est jamais acquis ». On pourrait ajouter, à voir la place réservée à Michel Taube, que sa mémoire non plus.

Le prochain rendez-vous des abolitionnistes se tiendra à Rabat. Et le 10 octobre, comme chaque année, on célébrera une Journée mondiale contre la peine de mort. Son inventeur, lui, continuera de la commémorer. « L’essentiel est que cette cause continue de progresser », dit-il. On aimerait que ceux qui l’ont supplanté aient, pour l’homme, la moitié de la grandeur qu’il a, lui, pour le combat.

Partager

Communauté

Commentaires

Les commentaires sont ouverts, mais protégés contre le spam. Les premiers messages et les commentaires contenant des liens passent par une validation manuelle.

Soyez le premier à commenter cet article.

Réagir à cet article

Les commentaires sont modérés. Les messages promotionnels, les envois automatiques et les liens abusifs sont bloqués.

Votre premier commentaire, ou tout message contenant un lien, peut être placé en attente de validation.