Dans les rues de Téhéran, le changement est visible : les femmes circulent sans voile, les cafés diffusent de la musique occidentale et les couples s’affichent en public. Mais derrière cette apparente liberté retrouvée, la République islamique resserre son étau sur la société. Tandis que les restrictions sociales s’assouplissent, la répression politique s’intensifie à un niveau inédit depuis des décennies.
Selon des militants et des organisations de défense des droits humains, des centaines de journalistes, étudiants, avocats et intellectuels ont été arrêtés, harcelés ou interrogés ces derniers mois. Le gouvernement semble avoir adopté une stratégie paradoxale : offrir une illusion d’ouverture sociale pour apaiser la population, tout en renforçant les mécanismes de contrôle politique afin d’éviter toute contestation.
« Cette contradiction est délibérée : c’est une soupape de sécurité, mais la dissidence authentique reste strictement limitée », analyse Alex Vatanka, spécialiste de l’Iran au Middle East Institute. Ce double jeu traduit l’inquiétude d’un régime fragilisé par la crise économique, l’isolement international et l’impact des bombardements israélo-américains sur ses infrastructures militaires et nucléaires.
Sur le plan intérieur, la situation économique est alarmante. Le rial s’effondre, l’inflation dépasse 50 %, et les pénuries d’eau et d’électricité s’aggravent. Le président Massoud Pezeshkian, élu sur une promesse de réformes, refuse toutefois d’appliquer la stricte loi « hijab et chasteté » votée par les conservateurs. Dans les faits, le port du voile n’est plus systématiquement imposé, signe d’une volonté de calmer la rue après la mort de Mahsa Amini en 2022, événement qui avait provoqué des manifestations massives.
Mais pendant que les caméras montrent des concerts de rue et des influenceurs vantant un Iran « moderne et tolérant », la répression s’intensifie. Le pays a exécuté plus de 1 100 personnes depuis le début de l’année, un record depuis 1989. Des militants affirment que les services de sécurité utilisent la menace d’arrestations familiales pour museler toute voix dissidente. Le pouvoir judiciaire a également accéléré les procès pour « collaboration avec Israël » et élargi la peine de mort pour espionnage.
Les minorités ethniques et religieuses, notamment kurdes, baloutches et baha’ies, figurent parmi les principales cibles des autorités, accusées de « trahison » ou d’« activités sionistes ». Plus de 21 000 personnes auraient été arrêtées depuis l’été, selon des sources judiciaires citées par Reuters.
À l’extérieur, le régime reste pris en étau entre les pressions américaines et israéliennes et l’échec des négociations sur le nucléaire. Le retour possible des sanctions de l’ONU menace encore davantage une économie exsangue. Craignant un effondrement interne, le guide suprême Ali Khamenei tente de ménager un équilibre : maintenir un dialogue minimal avec Washington pour éviter la guerre, tout en durcissant la répression intérieure.
« Le risque de nouvelles manifestations massives est réel », estime Vatanka. « L’Iran est aujourd’hui un pays désillusionné, fatigué et méfiant, où chaque concession sociale masque une emprise politique toujours plus étouffante. »