Remis au président du Sénat, à la présidente de l’Assemblée nationale et au ministre de l’Intérieur, le rapport (octobre 2025) « L’Infiltration en France de la République islamique d’Iran. Espions, agents d’influence, voyous : la mécanique du chaos » se présente comme un document d’alerte sur un phénomène longtemps resté en marge du débat public : la stratégie d’entrisme de Téhéran au cœur de la société française. Derrière le titre spectaculaire, le texte du think tank France 2050, présidé par le maire (DVD) de Chalon-sur-Saône Gilles Platret, tente de dessiner une mécanique patiente, diffuse, qui mêle diplomatie, idéologie et actions clandestines.
Ce rapport de 85 pages, rédigé par un collectif, d’intellectuels, de géopolitologues, de juristes, d’anciens agents infiltrés et de journalistes, ne se limite pas au Proche-Orient. Sa focale est résolument française. Il cherche à montrer comment la République islamique projette ses obsessions (la lutte contre Israël, la confrontation avec l’Occident, l’exportation de la révolution islamique) jusque dans les universités, les manifestations de rue, les réseaux sociaux et, plus sensible encore, la vie politique de notre pays.
Une mécanique pensée à Téhéran, visible à Paris
Le point de départ des auteurs est connu : depuis 1979, les Gardiens de la révolution, leur branche extérieure Al-Qods et les services de renseignement iraniens ont reçu pour mission d’exporter la révolution. Moins visible, selon eux, est la manière dont cette stratégie s’est adaptée aux sociétés occidentales. L’Iran n’envoie pas seulement des diplomates et des espions ; il diffuse des récits, des éléments de langage, des causes capables de fédérer bien au-delà de ses frontières.
Le rapport insiste sur un basculement après le 7 octobre 2023 et l’attaque du Hamas contre Israël. À partir de cette date, écrivent les rapporteurs, les tentatives d’influence se seraient intensifiées dans le paysage français : institutions, médias, grandes écoles, universités et partis politiques seraient devenus des terrains privilégiés. L’ambassade d’Iran à Paris est décrite comme un nœud central, à la fois relais diplomatique classique et point de coordination d’actions d’influence plus discrètes.
Dans ce schéma, la question palestinienne tient une place centrale. Les auteurs y voient un « levier » particulièrement efficace pour faire converger des milieux très divers : militants d’extrême gauche, franges islamistes, jeunesse politisée, sympathisants de la cause palestinienne. Le drapeau palestinien, omniprésent dans les cortèges, est interprété comme un marqueur de cette convergence, d’autant plus lorsqu’il s’accompagne, dans certaines manifestations, de drapeaux iraniens ou de slogans proches de la rhétorique de Téhéran.
La France insoumise dans le viseur du rapport
Dans ce paysage, La France insoumise est l’un des acteurs les plus longuement évoqués. Le rapport ne prétend pas établir l’existence d’un canal de commandement direct entre le mouvement de Jean-Luc Mélenchon et la République islamique. Il décrit plutôt une série de proximités idéologiques, de prises de position et de rencontres publiques qui, mises bout à bout, dessineraient un climat favorable aux intérêts iraniens.
Les auteurs rappellent ainsi que Jean-Luc Mélenchon a plusieurs fois salué une forme d’« axe » Iran–Venezuela, présenté comme un pôle anti-impérialiste face aux États-Unis et à leurs alliés. Ce discours, très prisé dans une partie de la gauche radicale, recoupe, selon le rapport, la ligne officielle de Téhéran, qui se pose depuis des décennies en chef de file d’un « camp de la résistance » face à l’Occident.
Plus concrètement, le document cite des épisodes récents : la participation d’élus insoumis à des réunions ou webinaires où interviennent aussi des influenceurs pro-iraniens ; la présence récurrente de figures de la sphère pro-Téhéran dans des manifestations relayées par LFI ; ou encore l’agitation dans certaines grandes écoles autour du conflit israélo-palestinien, sur fond de rencontres avec des représentants de l’ambassade d’Iran.
Pour les auteurs, le problème n’est pas seulement celui de la parole politique. Il tient à la circulation d’un même vocabulaire, d’une même grille de lecture : Israël présenté systématiquement comme un État « colonial » ou « d’apartheid », l’Occident réduit à un bloc « néocolonial », la laïcité française assimilée à une forme d’« islamophobie d’État ». Autant de thèmes que l’on retrouve aussi bien dans certaines tribunes de la gauche radicale que dans la propagande du régime iranien.
Universités et réseaux sociaux, points de fragilité français
Au-delà des partis, le rapport s’arrête longuement sur deux lieux que les services iraniens considéreraient, selon les auteurs, comme stratégiques : les campus universitaires et les réseaux sociaux.
Dans les universités, plusieurs contributeurs décrivent un patient travail de présence : conférences sur l’histoire de l’Iran, bourses d’études, invitations d’universitaires proches du pouvoir iranien, parfois sous couvert de débats académiques. Sciences Po, la Sorbonne et d’autres établissements sont cités comme des lieux où ces rencontres ont eu lieu, sur fond de tensions autour de la guerre à Gaza. Loin de prétendre que ces institutions seraient « inféodées » à Téhéran, le rapport s’inquiète plutôt de leur vulnérabilité à des récits simplificateurs qui opposent un « bloc occidental oppresseur » à des peuples « résistants ».
Les réseaux sociaux constituent l’autre flanc fragile. La journaliste Nora Bussigny détaille le rôle de plusieurs influenceurs francophones, cumulant des centaines de milliers d’abonnés, qui relaient une vision très proche de celle de la République islamique : antisionisme radical, mise en scène des violences policières en France, dénonciation de l’« islamophobie » comme clé d’interprétation de toutes les tensions sociales. Certains d’entre eux sont, d’après le rapport, liés à la force Al-Qods ou à des cercles chiites proches du régime.
Là encore, le phénomène n’est pas théorique. Ces influenceurs sont repérés dans les cortèges pro-palestiniens, invités à intervenir dans des événements publics, parfois aux côtés d’élus français. Le rapport estime que la génération la plus jeune, massivement connectée, est particulièrement exposée à ce type de contenus, qui mêlent émotion, images choc et slogans politiques sans contextualisation.
Un avertissement adressé aux institutions françaises
Le texte de France 2050 est, par construction, un document d’alerte. Il assume un ton alarmiste, parfois polémique. Sur le plan strictement judiciaire, les auteurs reconnaissent ne pas disposer de preuves de financements directs venus de Téhéran à destination de mouvements politiques français. Leur démonstration repose sur des recoupements, des enquêtes de terrain, des témoignages de terrain et une lecture géopolitique de la stratégie iranienne.
Mais c’est précisément sur le terrain politique et institutionnel que le rapport entend peser. En qualifiant l’offensive iranienne de « mécanique du chaos », il en fait d’abord une question de souveraineté : jusqu’où la République peut-elle tolérer que des puissances étrangères cherchent à remodeler son débat public, ses mobilisations de rue, ses milieux universitaires à leur profit Il s’interroge aussi sur la capacité des partis, à gauche comme ailleurs, à tracer une frontière claire entre engagement anti-impérialiste et reprise sans distance de narratifs issus d’un régime théocratique et répressif.
Les recommandations sont, à ce titre, très politiques : inscription des Gardiens de la révolution sur la liste européenne des organisations terroristes, contrôle accru des activités de l’ambassade d’Iran et des centres culturels qui lui sont liés, transparence renforcée sur les financements associatifs, vigilance particulière à l’égard des manifestations où se conjuguent symboles pro-palestiniens et références explicites au régime iranien. Surtout, le rapport plaide pour la création d’une commission d’enquête parlementaire, qui disposerait de moyens d’investigation plus larges pour confirmer, nuancer ou contredire ces travaux.
Un débat français à venir
La manière dont les institutions réagiront à ce document demeure une inconnue. Mais une chose est certaine : il ne pourra être balayé d’un revers de main. Certains continueront d’y voir un texte à charge, imprégné de la sensibilité souverainiste de ses auteurs, et redouteront qu’il serve à discréditer toute expression de solidarité avec le peuple palestinien. D’autres, au contraire, considéreront qu’il sonne comme une alerte indispensable, à l’heure où les ingérences étrangères – qu’elles soient chinoises, iraniennes ou d’autres puissances hostiles – ne relèvent plus du fantasme mais d’une réalité désormais documentée dans l’ensemble des démocraties occidentales.
Au-delà du seul cas de l’Iran, le diagnostic posé par France 2050 aborde un sujet plus large : la capacité de la France à s’immuniser contre les influences idéologiques venues de l’étranger. Et c’est ici que le rôle de certains acteurs politiques, notamment La France insoumise, apparaît comme un angle mort préoccupant. Le rapport ne se prive pas de rappeler que LFI, par calcul idéologique ou par complaisance, reprend parfois des narratifs qui font écho, presque mot pour mot, à ceux diffusés par le régime des Mollah. Cette porosité, volontiers revendiquée au nom d’un anti-impérialisme absolu, offre un boulevard à des stratégies d’influence qui n’ont rien d’innocent.
La question centrale posée par le rapport est simple : la France dispose-t-elle réellement des moyens juridiques, politiques et culturels pour se protéger de puissances qui, sans détour, travaillent à fracturer de l’intérieur les sociétés libérales Le rapport suggère que non (ou du moins pas suffisamment). Il rappelle que la naïveté, la cécité stratégique et le déni des menaces islamistes ou étatiques ont souvent constitué, dans notre histoire récente, les angles morts les plus coûteux. Et c’est précisément sur ce terrain que certains positionnements de LFI interrogent : en refusant de qualifier le Hamas de groupe terroriste, ou en minimisant les risques d’ingérence iranienne, le mouvement insoumis brouille les repères et nourrit un climat propice aux influences extérieures.
Ce texte, qu’on le partage ou non, appelle à une forme de lucidité collective. Il invite à regarder sans complaisance les fragilités françaises, du milieu universitaire aux mobilisations de rue, des réseaux sociaux aux sphères politiques les plus perméables aux récits victimaire ou anti-occidental. Il rappelle surtout que l’ingérence n’a plus le visage caricatural de la guerre froide : elle se diffuse par les mots, par les indignations sélectives, par les causes les mieux à même d’agréger colères et confusion. Et dans cet espace, les ambiguïtés de certains responsables politiques (notamment ceux de LFI) créent un terreau idéal pour les puissances étrangères désireuses d’exploiter nos failles.
C’est précisément sur ce terrain, celui de la souveraineté nationale et de la cohésion républicaine, que le rapport souhaite repositionner le débat. Non pour interdire la critique de la politique israélienne ou la solidarité avec les Palestiniens, mais pour souligner que l’indignation militante peut, sans vigilance, devenir un vecteur d’influence pour des régimes qui ne souhaitent pas seulement affaiblir l’Occident, mais l’atteindre dans ce qu’il a de plus précieux : son modèle démocratique. Dans cet entre-deux trouble où se mêlent sincérité militante, aveuglements idéologiques et instrumentalisation par des puissances étrangères, la frontière devient, reconnaissent les auteurs, dangereusement poreuse.