C’était un 22 mai : Le congrès socialiste de Gotha
C’était un 22 mai : Le congrès socialiste de Gotha

Le 22 mai 1875, les représentants des deux principaux mouvements ouvriers allemands se réunissent à Gotha, en Thuringe, avec l’ambition d’unifier les forces socialistes face au puissant chancelier Otto von Bismarck. Pendant plusieurs jours, les délégués du Parti ouvrier social-démocrate d’Allemagne (SDAP), d’inspiration marxiste, et ceux de l’Association générale des travailleurs allemands (ADAV), héritière de Ferdinand Lassalle, débattent d’un programme commun. Cette fusion donne naissance au Parti socialiste des travailleurs d’Allemagne (SAP), futur SPD, et marque un tournant décisif dans l’histoire du mouvement ouvrier européen.

L’union des socialistes allemands

Depuis l’unification de l’Empire allemand en 1871, les mouvements ouvriers prennent de l’ampleur dans un pays bouleversé par l’industrialisation. Deux grandes tendances s’opposent alors. D’un côté, l’ADAV fondée en 1863 par Ferdinand Lassalle défend un socialisme réformiste, favorable à l’obtention de droits sociaux par la voie légale et avec l’appui de l’État. De l’autre, le SDAP créé en 1869 par August Bebel et Wilhelm Liebknecht se réclame des idées révolutionnaires de Karl Marx et prône l’émancipation du prolétariat par la lutte des classes.

À Gotha, les lassalliens arrivent en position de force avec davantage de délégués. Wilhelm Liebknecht accepte finalement une fusion de compromis afin de présenter un front uni contre Bismarck, qui voit d’un très mauvais œil la progression du socialisme. Le nouveau programme adopté réclame le suffrage universel, la liberté d’association, la réduction du temps de travail, l’interdiction du travail des enfants et une meilleure protection des ouvriers. Il prévoit aussi le développement de coopératives de production soutenues par l’État.

La colère de Karl Marx

Ce compromis provoque immédiatement l’indignation de Karl Marx. Installé à Londres, le théoricien allemand considère que le programme adopté trahit les principes révolutionnaires du marxisme. Il reproche notamment aux socialistes allemands d’accorder trop de confiance à l’État bourgeois et de reprendre plusieurs idées héritées de Ferdinand Lassalle.

Dans un texte célèbre rédigé peu après le congrès, la Critique du programme de Gotha, Marx attaque violemment ce qu’il juge être des concessions idéologiques dangereuses. Il y défend au contraire la nécessité d’une transformation radicale de la société par la dictature du prolétariat avant l’avènement du communisme. Le texte ne sera publié qu’après sa mort, mais il deviendra une référence majeure du marxisme.

La naissance de la social-démocratie moderne

Malgré les critiques, le congrès de Gotha ouvre une nouvelle voie au socialisme allemand. Le SAP devient progressivement une force politique incontournable malgré les lois antisocialistes imposées par Bismarck à partir de 1878. En 1891, lors du congrès d’Erfurt, le parti prend le nom de Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD).

Au fil des décennies, le SPD s’éloigne progressivement du marxisme révolutionnaire pour adopter une ligne réformiste et parlementaire. Après la Seconde Guerre mondiale, cette évolution s’achève avec le congrès de Bad Godesberg en 1959, où le parti renonce officiellement à la lutte des classes et accepte l’économie de marché. Le congrès de Gotha apparaît ainsi comme l’un des actes fondateurs de la social-démocratie européenne moderne.

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