Lors de son entretien télévisé très commenté mardi soir avec Terry Moran, journaliste d’ABC News, le président Donald Trump a tenu à rappeler qui, selon lui, avait décidé de la présence du journaliste à la Maison Blanche. « Je vous ai choisi parce que, franchement, je n’avais jamais entendu parler de vous », a-t-il déclaré en plein échange sur les expulsions d’immigrés. « Ce n’est pas très gentil de votre part », a-t-il ajouté, en réaction à des questions appuyées de Moran.
Ce moment a relancé une interrogation essentielle : le président a-t-il dicté à ABC qui devait l’interviewer ? Et plus encore, est-il acceptable qu’un dirigeant choisisse qui l’interroge ? La chaîne, de son côté, refuse de commenter publiquement les conditions de l’entretien. Elle conteste en privé que Trump ait reçu une liste de noms, mais les détails des négociations restent flous.
Sur le papier, Terry Moran apparaît comme un choix étonnant. Journaliste expérimenté, il a couvert la Maison Blanche durant la présidence Bush et interviewé Barack Obama à neuf reprises. Mais il occupe aujourd’hui un poste plus discret, assurant l’ancrage de la chaîne en ligne ABC News Live et couvrant la Cour suprême. Des journalistes plus en vue, comme David Muir ou Mary Bruce, auraient pu sembler plus naturels pour un entretien aussi stratégique.
Pour Kelly McBride, spécialiste en éthique des médias à l’Institut Poynter, laisser un responsable politique choisir son intervieweur « mine l’indépendance journalistique ». Cela revient, selon elle, à rompre le contrat de confiance avec le public : « Nous posons des questions au nom du public, pas pour satisfaire l’interviewé. »
Mais dans la réalité, les choses sont souvent plus complexes. Un président a une marge de manœuvre importante dans le choix des journalistes à qui il accorde un entretien. Il reçoit constamment des demandes, souvent accompagnées d’un nom précis, et peut accepter ou refuser en conséquence. L’entretien exclusif devient alors un enjeu de pouvoir, de prestige et d’audience.
L’administration Trump a par ailleurs clairement affiché sa volonté de contrôler davantage l’accès à la Maison Blanche. Sa porte-parole, Karoline Leavitt, a notamment ouvert les portes à de nouveaux journalistes jugés plus favorables et évoqué des changements dans l’attribution des accréditations. Elle est également à l’origine d’un bras de fer judiciaire avec l’agence Associated Press sur l’accès au Bureau ovale.
Des anciens dirigeants de chaînes américaines, comme Mark Whitaker (CNN, NBC News) ou Andrew Heyward (CBS News), reconnaissent que ces négociations existent, tout en affirmant que le choix final devrait rester du ressort des rédactions. Heyward le concède : dans la pratique, « c’est souvent une question de compromis. »
Ce type de débat n’est pas nouveau. Connie Chung, ancienne star des grandes interviews télévisées, rappelle qu’à l’époque où les chaînes rivalisaient pour décrocher des entretiens exclusifs avec des célébrités, « l’interviewé tenait le volant ». Le journaliste le plus souple, voire le plus docile, l’emportait souvent.
Mais qu’en est-il quand la célébrité du jour est aussi le président des États-Unis ? Pour Andrew Heyward, la ligne est floue : « C’est une zone grise. » La forte audience — près de 4 millions de téléspectateurs mardi soir, selon Nielsen — montre cependant que ces choix éditoriaux, aussi discutables soient-ils, continuent d’attirer massivement le public.