En 2020, la Commission européenne avait initialement annoncé son intention d’introduire un logo nutritionnel harmonisé et obligatoire pour l’ensemble des 27 pays membres. Ce logo, soutenu par la communauté scientifique, faisait figure de favori dans la course aux étiquettes nutritionnelles européennes : le Nutri-Score. Cependant, un revirement politique est survenu, comme le révèle une note interne de la Commission obtenue par l’ONG Foodwatch et la cellule investigation de Radio France. Selon cette note, la Commission a reconnu l’intérêt du Nutri-Score en termes de simplicité pour les consommateurs, mais a précisé qu’elle n’adopterait pas ce système spécifique. Le 24 mars 2023, Wolfgang Burtscher, directeur général de l’Agriculture à la Commission européenne, a abordé cette question avec les responsables du groupe Schwarz, propriétaire de Lidl. Les services de la Commission ont ainsi indiqué que le futur logo pourrait s’inspirer du Nutri-Score, mais qu’il serait différent, afin d’éviter de trop fortes oppositions, notamment de la part de l’Italie. Suzy Sumner, responsable du bureau de Foodwatch à Bruxelles, a estimé que proposer le Nutri-Score serait politiquement trop sensible, notamment à cause des pressions des industriels italiens.
Le Nutri-Score, créé en 2017 en France par des chercheurs de l’université Sorbonne-Paris-Nord sous la direction du professeur Serge Hercberg, avait rapidement gagné du terrain en Europe. Six pays l’ont adopté, dont l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne et les Pays-Bas. Ce système utilise un code de couleurs allant du vert (A) au rouge (E) pour indiquer la qualité nutritionnelle des produits. Sa simplicité a été saluée par les consommateurs et les scientifiques. De plus, des études ont montré qu’un régime alimentaire principalement composé de produits avec un bon Nutri-Score réduit les risques de maladies chroniques telles que les maladies cardiovasculaires et certains types de cancer. Malgré ces avantages scientifiques et sa popularité auprès des consommateurs, le Nutri-Score a été combattu en coulisses par des lobbies puissants, notamment celui de l’industrie agroalimentaire italienne. Ces industriels craignaient que l’Italie, dont l’agroalimentaire est un secteur majeur, soit désavantagée par le système de notation du Nutri-Score, qui favorise les produits plus sains et pénalise les produits riches en graisses, sucre et sel. Le lobbying italien a intensifié la pression sur la Commission européenne, notamment au niveau des deux principales directions impliquées dans la décision : la DG AGRI et la DG Santé.
L’Italie a redouté que l’adoption du Nutri-Score au niveau européen n’affecte sa propre industrie agroalimentaire, qui s’appuie sur des produits tels que le fromage et les pâtes. De plus, l’Italie préfère le concept de portion plutôt que la mesure de 100 grammes de produit, que le Nutri-Score utilise pour évaluer les aliments. Cette différence rendait le Nutri-Score moins favorable pour les produits italiens. En conséquence, les responsables politiques et industriels italiens ont intensifié leur pression, et la Commission a progressivement abandonné l’idée d’un Nutri-Score obligatoire au profit d’un logo alternatif qui reste à définir.
Ce changement d’orientation de la Commission est perçu comme une victoire pour les industriels et les lobbies qui s’y sont opposés. Le professeur Serge Hercberg a exprimé son mécontentement en qualifiant cette décision d’ »hypocrite et absurde ». Selon lui, l’argument scientifique en faveur du Nutri-Score est indiscutable et les tentatives de le modifier ou de le remplacer par un autre système sans refaire les études de validation seront non seulement longues mais aussi contre-productives. Il déplore également que la Commission cède aux pressions des lobbies plutôt que de prendre des décisions basées sur des preuves scientifiques.
Ce revers pour le Nutri-Score montre la tension entre la politique et la science dans les décisions européennes. En dépit de l’intérêt scientifique du Nutri-Score, il semble que la Commission européenne ait préféré adopter une approche plus consensuelle, influencée par les fortes résistances d’un secteur industriel, pourtant largement soutenu par des données scientifiques solides. L’abandon du Nutri-Score obligatoire témoigne de la difficulté d’introduire des réformes de grande envergure dans le secteur alimentaire en Europe, où des intérêts économiques nationaux peuvent avoir un impact majeur sur la politique de santé publique.