Il y a exactement trois ans, lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, les Européens ont pris conscience que le modèle de paix et de prospérité qu’ils avaient construit depuis la Seconde Guerre mondiale était menacé. Cette agression marquait la fin d’une longue période sans conflit majeur sur le continent et révélait les limites du « soft power » face aux bouleversements géopolitiques. Ils ont également redécouvert leur dépendance vis-à-vis du « parapluie américain » et des décisions, parfois imprévisibles, de Washington.
Sous l’administration précédente aux États-Unis, les gouvernements européens ont mobilisé des ressources considérables pour soutenir l’Ukraine, tant sur le plan militaire que financier. Ils ont également suivi la stratégie américaine en imposant des sanctions drastiques à la Russie afin d’empêcher cette dernière de tirer avantage de son offensive. Cependant, après trois ans d’efforts militaires et économiques, la guerre semble s’enliser, à l’image d’autres conflits prolongés.
Depuis le début du conflit, les Européens n’ont cessé d’affirmer la nécessité de renforcer leur autonomie stratégique par une capacité militaire propre. La Commission européenne a ainsi proposé un plan ambitieux visant à consolider une politique de défense commune, incluant l’assouplissement des restrictions budgétaires sur les dépenses militaires, une augmentation des investissements dans l’industrie de défense, et la mise en place d’une structure de commandement unifiée. L’objectif ultime serait la création d’un état-major européen supervisant une force armée sous l’égide de l’Union européenne.
Pourtant, trois ans après le début du conflit aux portes de l’Europe, cette ambition demeure largement théorique. Le projet est accueilli avec des niveaux variables d’enthousiasme et de volonté politique parmi les États membres. Parallèlement, une opposition croissante à la militarisation, jugée contraire aux principes fondateurs de l’Union, se manifeste au sein des partis politiques et de la société civile.
Malgré ces réticences, les dépenses militaires européennes ont atteint 326 milliards d’euros en 2024, marquant une hausse de 30 % par rapport à 2021. Ce budget représente 1,9 % du PIB européen, un niveau inférieur aux 2 % autrefois exigés par Donald Trump lorsqu’il était au pouvoir – une exigence désormais relevée à 5 %, avec l’implication que cela pourrait même ne pas suffire.
Depuis 2022, plus de 50 milliards de dollars ont été consacrés par l’Union européenne et ses États membres pour répondre aux besoins militaires de l’Ukraine. Cela comprend la fourniture d’armements, la formation de soldats et le financement de projets sécuritaires communs. En outre, l’UE et le G7 ont obtenu l’autorisation d’utiliser les intérêts des avoirs russes gelés pour soutenir l’effort de guerre ukrainien et reconstituer les stocks militaires épuisés.
Cependant, ce soutien européen est resté largement conditionné par les orientations stratégiques des États-Unis. Washington a imposé des restrictions sur les armes pouvant être livrées et les cibles pouvant être frappées, laissant aux Européens peu de marge de manœuvre pour définir leur propre politique en Ukraine.
Cette subordination croissante a renforcé en Europe le sentiment que les intérêts du continent ne coïncidaient pas entièrement avec ceux des États-Unis et qu’il était trop tard pour éviter un piège dans lequel ils semblaient désormais enfermés.
Alors que la guerre entre dans sa quatrième année et que l’armée russe conserve son endurance, les espoirs européens d’une issue diplomatique se sont heurtés à une nouvelle réalité avec l’arrivée d’un président américain aux positions tranchées. Les déclarations successives de hauts responsables américains – de l’appel entre Donald Trump et Vladimir Poutine à l’affirmation que « l’Ukraine pourrait un jour devenir russe », en passant par la reconnaissance de l’impossibilité de récupérer les territoires occupés – ont accentué la frustration des Européens.
Toutefois, ce désaveu pourrait aussi représenter une opportunité inespérée pour l’Europe de prendre enfin son destin en main, même tardivement.
Les Européens face à une issue « trumpienne » de la guerre en Ukraine : frustration ou opportunité pour un sursaut tardif ?