En Turquie, la visite du pape ne doit pas faire oublier les chrétiens persécutés
En Turquie, la visite du pape ne doit pas faire oublier les chrétiens persécutés

À l’occasion de la première visite du pape Léon XIV à l’étranger, en Turquie du 27 au 30 novembre pour commémorer le 1700ᵉ anniversaire du concile de Nicée, le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) publie un rapport alarmant sur la persécution des chrétiens en Turquie.

En un siècle, la terre des premiers conciles a vu la part de chrétiens passer d’environ 20 à 25 % de la population au début du XXᵉ siècle à tout juste 0,3 ou 0,4 % aujourd’hui, soit 200 000 à 320 000 fidèles dans tout le pays.  Une disparition presque totale, qui doit moins au hasard de l’histoire qu’à une succession de génocides, de déportations, de pogroms et de politiques visant à façonner une nation ethniquement et religieusement homogène.

Une persécution diffuse mais permanente

Le rapport de l’ECLJ décrit une persécution devenue structurelle. Attaques contre des églises, agressions armées, menaces récurrentes, climat d’insécurité entretenu par un discours public qui identifie turcité et islam sunnite : pour de nombreux chrétiens, et tout particulièrement pour les convertis d’origine musulmane, la peur fait partie du quotidien.

À cette hostilité sociale s’ajoute un arsenal de contraintes administratives et juridiques. Les Églises n’ont pas de véritable personnalité morale reconnue par l’État, ce qui complique la gestion des lieux de culte, des écoles et des œuvres caritatives. Les fondations communautaires ont été amputées de milliers de biens, expropriés ou placés sous tutelle. L’État s’autorise par ailleurs à s’immiscer dans les élections patriarcales grecques orthodoxes ou arméniennes, et le grand séminaire de Halki, cœur historique de la formation du clergé orthodoxe, reste fermé depuis 1971.

Depuis plusieurs années, les autorités turques visent aussi les chrétiens étrangers : pasteurs, missionnaires, responsables d’ONG ou simples fidèles sont expulsés ou interdits de territoire sur la base de codes de « sécurité nationale » (G-87, N-82), sans véritable voie de recours. L’ECLJ a déjà documenté ces pratiques devant la Cour européenne des droits de l’homme, notamment à travers l’affaire du pasteur américain Andrew Brunson, détenu arbitrairement pendant deux ans avant d’être libéré en 2018. 

Un test moral pour l’Europe

Ce nouveau rapport, diffusé auprès de parlementaires, de diplomates et d’institutions européennes, vise à replacer le sort des chrétiens turcs au cœur du dialogue avec Ankara. L’ECLJ appelle notamment l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe à se saisir officiellement du dossier, sur la base d’une pétition qui pourrait déboucher sur un rapport et des recommandations adressées à la Turquie. 

À l’heure où l’Union européenne discute de ses relations stratégiques avec Ankara (énergie, migrations, défense), peut-on continuer à parler partenariat, modernisation douanière ou rapprochement politique en fermant les yeux sur la quasi-disparition des communautés qui ont fait l’âme chrétienne de l’Anatolie ? Sans prises de position claires des États européens, sans conditionnement politique et juridique de la relation avec Ankara au respect effectif des minorités chrétiennes, les 257 000 chrétiens qui subsistent encore en Turquie s’achemineront inexorablement vers la disparition.

Pour eux, le voyage pontifical ne doit pas seulement être symbolique mais le point de départ d’un sursaut occidental, qui ose enfin dire que la liberté religieuse des chrétiens est non négociable.

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