Où en sont les relations turco-israéliennes après les tensions en Syrie
Où en sont les relations turco-israéliennes après les tensions en Syrie

Les relations entre la Turquie et Israël connaissent une période de tension et de rupture en raison de la guerre à Gaza. Ces tensions se sont accentuées récemment à cause de la situation en Syrie, qu’Israël perçoit comme une opportunité pour détruire les capacités militaires syriennes, alors que la Turquie cherche à soutenir les Syriens dans la construction d’une nouvelle armée équipée des moyens nécessaires.

La relation entre les deux pays a atteint un tournant critique sur le plan sécuritaire et militaire après la chute du régime de Bachar al-Assad. Israël a mené une série de centaines de frappes aériennes après que les opérations militaires ont pris le contrôle de Damas.

Ces frappes ont détruit de l’équipement et des casernes de l’armée syrienne. De plus, les forces israéliennes stationnées dans le Golan occupé se sont infiltrées dans la zone démilitarisée et, plus tard, dans certaines localités en dehors de cette zone, ce qui a été vivement condamné par la Turquie.

Ces derniers mois, Ankara a entamé des discussions approfondies avec Damas sur l’établissement de bases militaires turques dans plusieurs régions syriennes. L’objectif est de renforcer la coopération défensive et de former la nouvelle armée syrienne restructurée avec le matériel nécessaire.

Israël a rejeté cette orientation, y voyant une menace future pour sa sécurité, accusant Damas de terrorisme et déclarant ne pas lui faire confiance malgré les assurances syriennes et leur attachement à l’Accord de séparation des forces de 1974.

Risque d’affrontement en Syrie

Le 25 mars dernier, Israël a bombardé la base de Tiyas (T4) près de Palmyre, dans la province de Homs, et l’aéroport militaire de Hama — deux sites que des experts turcs avaient visités dans le cadre d’un projet d’accord pour y déployer des troupes.

Selon la presse israélienne, cette escalade fait suite à des discussions au sein du cabinet sécuritaire israélien sur la manière de contrer l’influence croissante de la Turquie en Syrie. Israël considère ce rôle comme un substitut à l’influence iranienne sous l’ancien régime, avec la différence que les forces turques, en tant que membres de l’OTAN, sont plus difficiles à cibler.

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que ces attaques constituaient un « message clair et un avertissement », menaçant le président syrien Ahmad al-Sharaa d’un lourd tribut s’il permettait à « des forces hostiles » d’entrer en Syrie et de menacer la sécurité d’Israël — allusion directe à la Turquie.

Le ministre des Affaires étrangères israélien, Gideon Sa’ar, a exprimé une position plus explicite en soulignant que bien qu’Israël ne cherche pas l’affrontement, elle est inquiète du « rôle négatif » joué par la Turquie en Syrie, au Liban et ailleurs. Il a déclaré à Paris : « Ils font tout pour faire de la Syrie un protectorat turc. C’est clairement leur intention ».

Selon l’analyste militaire israélien Ron Ben-Yishai, la Turquie déploie des troupes dans 8 pays, dont la Syrie et le nord de l’Irak, dans le cadre de ses ambitions de contrôler les routes énergétiques de la Méditerranée orientale et de faire obstacle aux projets israélo-égyptiens dans ce domaine. Il affirme que la Turquie cherche à empêcher la construction d’un gazoduc sous-marin reliant l’Égypte, Israël et Chypre à l’Europe.

Désamorcer les tensions

Les relations privilégiées entre le président turc Recep Tayyip Erdoğan et son homologue américain Donald Trump sont vues comme un facteur pouvant aider à réduire les tensions entre Ankara et Tel-Aviv.

Après les attaques israéliennes, la Turquie a déclaré ne pas vouloir d’affrontement avec Israël en Syrie, tout en condamnant son comportement agressif. Le ministère turc des Affaires étrangères a qualifié le gouvernement israélien de « raciste et fondamentaliste », ajoutant que ses attaques non provoquées en Syrie sont « inacceptables » et relèvent d’une politique de provocation.

Lors de la visite du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à Washington le 7 avril, où il a rencontré Trump, des rapports ont évoqué l’ouverture de discussions entre la Turquie et Israël en Azerbaïdjan pour trouver un mécanisme visant à éviter un affrontement en Syrie, à l’image de ce qu’Israël avait avec la Russie sous le régime précédent.

Trump aurait conseillé à Netanyahou de faire preuve de « raison » dans ses relations avec Erdoğan, mettant en avant ses bonnes relations avec le président turc et sa volonté de jouer un rôle de médiateur.

Netanyahou a affirmé ne pas vouloir que la Syrie soit utilisée pour lancer des attaques contre Israël, même par la Turquie, tout en reconnaissant que les relations d’Ankara avec Washington pourraient aider à éviter une crise.

Selon The Times of Israel, Israël aurait clairement signifié à la Turquie que toute modification du déploiement militaire étranger en Syrie, notamment l’établissement de bases turques à Tiyas, constitue une « ligne rouge ».

Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a confirmé que des discussions techniques sont en cours avec Israël pour désamorcer les tensions, affirmant que la Turquie « ne cherche à combattre personne en Syrie, y compris Israël ».

Après l’escalade

Malgré ces efforts de désescalade, la première ronde de discussions en Azerbaïdjan n’a débouché sur aucun accord, d’après les médias israéliens. Les tensions étaient palpables dès le début, la Turquie ayant refusé à l’avion israélien l’autorisation de survoler son espace aérien.

Bien que les deux parties souhaitent instaurer un mécanisme de coordination pour éviter une confrontation, les exigences respectives compliquent la tâche, même avec la médiation de Trump.

Selon l’expert américain Hussein al-Deek, l’administration Trump a délégué la question syrienne à ses alliés régionaux, notamment la Turquie, l’Union européenne, l’Arabie saoudite et le Qatar.

Le différend turco-israélien ne se limite pas à la répartition de l’influence, mais porte aussi sur l’avenir même de la Syrie. Israël souhaiterait un pays affaibli, morcelé en entités autonomes, alors que la Turquie considère la stabilité syrienne comme la clé d’un avenir régional plus coopératif.

L’expert israélien Muhannad Mustafa affirme qu’Israël veut imposer sa domination sur la Syrie post-Assad et empêcher la présence turque, perçue comme concurrent régional majeur.

De son côté, le professeur de relations internationales Mehmet Özkan estime que la Turquie voit la stabilité syrienne comme une priorité et que les attaques israéliennes nuisent à ses efforts.

Les prochaines discussions à venir pourraient déboucher soit sur une coordination minimale, soit sur une impasse totale si les deux parties ne trouvent pas de terrain d’entente.

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