NICOSIE, Chypre — Des milliers de Chypriotes turcs ont défilé vendredi dans les rues de la partie nord de Nicosie, capitale de Chypre divisée, pour protester contre ce qu’ils considèrent comme une tentative de la Turquie d’imposer l’islam politique dans leur société en s’attaquant aux fondements laïques de leur système éducatif.
Sous un ciel devenu clément après des averses, les manifestants ont arpenté l’artère principale de la ville brandissant des banderoles syndicales et des pancartes proclamant « Ça ne passera pas » ou encore « Chypre restera laïque », avant de se rassembler pour un concert. La mobilisation, organisée par des syndicats de gauche, dénonce l’ingérence croissante d’Ankara, notamment à travers des réformes jugées religieuses dans l’éducation.
Le mouvement de contestation a pris de l’ampleur le mois dernier après que les autorités turco-chypriotes, proches de la droite conservatrice, ont levé l’interdiction du port du voile dans les lycées. Pour les syndicats d’enseignants et les partis de gauche, cette décision constitue un pas vers « l’islamisation » de la communauté chypriote turque, historiquement attachée à la laïcité héritée de la République de Turquie fondée par Mustafa Kemal Atatürk.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan est attendu samedi dans le nord de Chypre, territoire uniquement reconnu par Ankara, pour inaugurer un nouveau complexe administratif. Il a d’ores et déjà annoncé qu’il profiterait de sa visite pour adresser une critique publique aux manifestants.
Elma Eylem, présidente du syndicat des enseignants du secondaire KTOEÖS et figure de proue du mouvement, a dénoncé dans un communiqué une opération de « génie social » orchestrée par le parti au pouvoir en Turquie, l’AKP. Elle estime que la levée de l’interdiction du voile s’inscrit dans un projet plus large d’assujettissement politique et culturel de la communauté chypriote turque.
« Cette décision n’est pas une question de liberté ou de religion, mais bien une tentative d’imposer l’islam politique à nos filles à travers leur corps », a-t-elle affirmé.
Une élève aurait récemment été refoulée à l’entrée d’un lycée pour avoir porté un voile, malgré la nouvelle réglementation. Eylem a justifié cette action en réaffirmant l’engagement des enseignants contre toute tentative de dictat religieux dans l’enseignement.
Le conflit entre laïcs et religieux au sein de la communauté turco-chypriote s’ajoute aux tensions historiques qui divisent l’île depuis l’invasion turque de 1974. Alors que Chypre est membre de l’Union européenne depuis 2004, seule la partie sud, dirigée par le gouvernement chypriote grec reconnu internationalement, bénéficie pleinement de ce statut.
Un recours juridique contre la décision d’autoriser le port du voile à l’école a été déposé devant la Cour constitutionnelle turco-chypriote. Pour les opposants, cette bataille s’annonce comme une lutte de longue haleine.