Le romancier, prix Goncourt 2020 pour L’Anomalie, redoute un avenir où la majorité des œuvres littéraires seraient produites par des intelligences artificielles. Une inquiétude qu’il exprime dans un long entretien publié par Le Grand Continent.
« L’IA pourrait écrire 80 % des livres », selon Le Tellier
Hervé Le Tellier n’a jamais craint l’influence des grands auteurs sur son propre travail. Mais c’est d’un autre type d’influence, plus inquiétant, qu’il a choisi de parler récemment : celle de l’intelligence artificielle. Selon l’écrivain, « le danger existe que 80 % de la production soit effectivement remplacée par des IA », une hypothèse qu’il ne juge plus du tout farfelue. L’auteur de L’Anomalie, mathématicien de formation et ancien journaliste scientifique, observe un glissement de la création vers des outils automatisés, nourris par des millions de textes existants.
Dans un exercice publié en mars dans Le Nouvel Observateur, il avait d’ailleurs accepté de confronter son écriture à celle d’une IA, chacun devant composer une nouvelle en respectant une première et une dernière phrase imposées. Une expérience « pas inintéressante », reconnaît-il, qui l’a conduit à constater que les machines peuvent « générer des images littéraires » à force d’entraînement. Mais pour autant, il n’en sort pas rassuré. « L’idée que l’homme est insurpassable est absurde et un peu déiste », admet-il, avant de poser la vraie question selon lui : « A-t-on envie de lire un roman écrit par une IA ? »
Un secteur de l’édition encore méfiant
En France, l’édition regarde encore ces évolutions avec prudence. Les inquiétudes sont multiples : qualité du style, originalité, véracité des faits, ou encore statut légal de l’auteur. Certains écrivains utilisent malgré tout déjà des outils d’IA pour retravailler leur style ou générer des paragraphes entiers. Le cas de l’écrivaine japonaise Rie Kudan a récemment illustré cette tendance : la lauréate du prix Akutagawa 2024 a reconnu que 5 % de son roman avaient été rédigés par une IA.
Mais pour Hervé Le Tellier, c’est moins la proportion que la logique sous-jacente qui pose problème. Si l’intelligence artificielle parvient à égaler, voire surpasser, les capacités humaines dans la production littéraire, ce qui comptera désormais, dit-il, « c’est notre rapport à l’œuvre, à l’art, à la lecture ». Une réflexion qu’il étend à l’ensemble de sa démarche littéraire, volontiers nourrie d’influences, de contraintes oulipiennes et d’un goût pour les détournements ironiques. Autant de dimensions, estime-t-il, que l’intelligence artificielle, si performante soit-elle, ne peut pas encore réellement reproduire.