KIEV – L’Ukraine entend soumettre à l’Union européenne, la semaine prochaine, un plan ambitieux de sanctions renforcées contre la Russie, misant sur une prise de leadership du bloc européen au moment où les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, prennent leurs distances avec la stratégie occidentale de pression sur Moscou.
Ce « livre blanc » ukrainien inédit, que Reuters a pu consulter, appelle les Vingt-Sept à adopter une posture plus offensive et autonome dans la guerre économique contre le Kremlin. Parmi les recommandations figurent la saisie accélérée des actifs russes gelés et leur transfert vers l’Ukraine, l’extension extraterritoriale des sanctions européennes, et, surtout, l’imposition de sanctions secondaires visant des pays tiers qui achètent encore du pétrole russe, comme la Chine ou l’Inde.
Ces propositions marqueraient une rupture avec la prudence traditionnelle de l’UE en matière de sanctions, jusque-là réticente à cibler les partenaires commerciaux de Moscou au-delà de ses frontières. L’Ukraine appelle également à réformer les règles de décision au sein du Conseil européen pour éviter les blocages par des États membres.
Ce plaidoyer intervient alors que Kiev digère difficilement la décision de Donald Trump, prise après un appel téléphonique avec Vladimir Poutine, de ne pas imposer de nouvelles sanctions américaines. Selon une source informée de la conversation, Trump aurait déclaré aux dirigeants européens et ukrainiens qu’il préférait « laisser du temps aux discussions ». Un virage qui met à mal les efforts de coordination transatlantique poursuivis depuis 2022.
Face à cette inertie américaine, l’Union européenne et le Royaume-Uni ont tout de même annoncé mardi de nouvelles mesures punitives à l’encontre de la Russie, visant notamment la « flotte fantôme » pétrolière et les violations liées aux droits humains. Mais Bruxelles s’interroge désormais ouvertement sur la nécessité de prendre le relais stratégique d’un partenaire américain devenu imprévisible.
Le document ukrainien note d’ailleurs que Washington a « pratiquement cessé » de participer aux plateformes intergouvernementales sur les sanctions, a suspendu certains groupes de travail et réaffecté des experts-clés à d’autres priorités. Il évoque également l’incertitude entourant deux projets de sanctions, portés respectivement par le gouvernement américain et le sénateur Lindsey Graham, tous deux gelés à ce stade.
« L’UE ne doit pas attendre l’aval des États-Unis pour agir », insiste un haut responsable ukrainien. « Si l’Amérique se retire, c’est un choc pour notre camp. Mais cela doit pousser l’Europe à se tenir debout. »
Car si l’UE ne dispose pas de la puissance financière du dollar, elle conserve un levier commercial important vis-à-vis de la Russie. Selon Craig Kennedy, spécialiste de l’économie russe à Harvard, « l’Europe a plus d’atouts qu’elle ne le pense » et pourrait empêcher tout retour en grâce des capitaux étrangers à Moscou si elle maintient ses lignes rouges.
Avec ce livre blanc, Kiev cherche donc à catalyser une réponse européenne coordonnée, durable et décisive. Un message clair au moment où l’unité occidentale vacille.