Formation du nouveau gouvernement soudanais : entre ambitions et défis de l’équilibre politique

Alors que le conflit armé se poursuit au Soudan depuis avril 2023, le nouveau Premier ministre nommé, le Dr Kamil Idriss, fait face à la lourde tâche de former un gouvernement à Port-Soudan, devenue la capitale administrative provisoire. Sa nomination, annoncée le 19 mai 2025 par décret constitutionnel du président du Conseil de souveraineté, Abdel Fattah al-Burhan, met fin à un vide gouvernemental qui perdurait depuis le coup d’État militaire ayant renversé le gouvernement d’Abdalla Hamdok en octobre 2021. Bien que le gouvernement à venir soit présenté comme une « technocratie indépendante », des fuites suggérant l’inclusion de figures affiliées au mouvement islamiste suscitent de vives controverses, plaçant Idriss face à des défis politiques et humanitaires majeurs.

Discours d’investiture : un nouveau départ ou la continuité du conflit ?

Le 31 mai 2025, Kamil Idriss a prêté serment devant Al-Burhan à Port-Soudan, marquant officiellement le début de son mandat de Premier ministre. Dans son premier discours, il s’est engagé à « servir le peuple soudanais avec dévouement » et à « restaurer l’autorité de l’État », en insistant sur l’objectif de « mettre fin à la rébellion », en référence au conflit avec les Forces de soutien rapide (RSF). Il a également promis de former un gouvernement « léger », axé sur l’amélioration des conditions de vie et la reconstruction des infrastructures détruites par la guerre. Cependant, ce discours a été critiqué pour ne pas avoir abordé les causes profondes de la crise. L’analyste politique Yasser Arman l’a qualifié de « discours de guerre plutôt que d’un Premier ministre civil ».

Selon plusieurs médias, les consultations en cours pour la formation du gouvernement incluraient des personnalités de second rang du mouvement islamiste, notamment aux ministères des Finances, de l’Énergie et de l’Enseignement supérieur. Ces informations font craindre un retour de figures liées à l’ancien régime renversé en 2019. Le journaliste Ataf Mohamed Mokhtar a souligné que le choix de Kamil Idriss serait motivé par ses relations étroites avec la communauté internationale, ce qui pourrait faciliter l’obtention de soutiens extérieurs, tout en précisant que « l’équilibre entre l’armée et les forces politiques sera décisif ».

Le Mouvement de libération du Soudan dirigé par Mustafa Tambour a exprimé ses réserves, mettant en garde contre « le retour de figures hostiles à l’État civil » et appelant à plus de « transparence dans les nominations ». De même, la coalition « Sommoud » dirigée par Abdalla Hamdok a dénoncé la nomination d’Idriss comme « une tentative de légitimer le pouvoir issu du coup d’État », estimant qu’aucun gouvernement ne peut être légitime sans consensus national.

Défis politiques et humanitaires immenses

Le futur gouvernement devra affronter un climat de polarisation politique extrême. L’analyste Othman Mirghani estime que « le champ politique soudanais est si fragmenté que les efforts d’Idriss pour unifier les rangs seront fortement compromis ». En outre, l’accord de paix de Juba, qui accorde 25 % des postes ministériels aux mouvements armés, réduit la marge de manœuvre du Premier ministre, créant ce que le journaliste Mohamed Wadelfoul qualifie de « carcan de partage du pouvoir limitant l’initiative politique ».

Le chercheur Fouad Othman insiste sur le fait que « le Soudan souffre d’une désintégration institutionnelle depuis le coup de 2021, rendant la formation d’un gouvernement efficace extrêmement complexe ».

L’urgence humanitaire représente l’un des obstacles les plus pressants pour le gouvernement Idriss. Le conflit entre l’armée soudanaise et les RSF a fait plus de 50 000 morts et 15 millions de déplacés, selon les Nations unies, tandis que des études américaines avancent un chiffre pouvant atteindre 130 000 morts. L’effondrement du système de santé dans plusieurs régions et la dégradation des services de base exacerbent encore les tensions. Un rapport de l’ONU souligne que « la situation sanitaire au Soudan est critique, avec une pénurie aiguë de médicaments et de services médicaux dans les zones touchées par le conflit ».

Complexités internes au sein de la coalition au pouvoir

Au sein de la coalition dirigeante issue du coup de 2021 — qui regroupe l’armée, des mouvements armés, certaines forces politiques et les islamistes (Frères musulmans) —, d’autres défis émergent. Selon l’analyste Othman Mirghani, Idriss pourrait faire face à des résistances internes d’acteurs cherchant à saboter ses projets pour démontrer qu’un Premier ministre civil est inutile. De plus, l’accord de Juba, en réservant 25 % des postes aux mouvements armés pro-armée, restreint encore davantage ses prérogatives.

Les perspectives de succès pour le gouvernement d’Idriss semblent très limitées, dans un contexte où l’armée domine la scène politique et où les rivalités internes au sein de la coalition de Port-Soudan, notamment autour des ministères souverains comme les Finances et les Mines, s’intensifient. Selon des sources locales, l’armée chercherait à exclure les mouvements armés signataires de l’accord de Juba de ces postes-clés, exacerbant les divisions.

Enfin, le passé controversé d’Idriss ajoute à la défiance. Il est accusé d’avoir été impliqué dans des affaires de corruption et de falsification lorsqu’il dirigeait l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (1997–2008), ce qui avait conduit à une enquête interne des Nations unies et à sa démission en 2008. Cette « tache noire dans son parcours », comme l’a qualifiée l’analyste Issam Abdelrahman (Mada Masr, mai 2025), pourrait freiner ses tentatives de regagner la confiance internationale et aggraver l’isolement du Soudan dans un moment critique.

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