Coincée entre Washington et Pékin, le Japon tente de préserver l’équilibre face aux menaces tarifaires de Trump
Coincée entre Washington et Pékin, le Japon tente de préserver l’équilibre face aux menaces tarifaires de Trump

Alors que le principal négociateur commercial du Japon se trouvait à Washington pour une nouvelle série de pourparlers sur les droits de douane, une délégation parlementaire japonaise achevait dans le même temps une visite à Pékin sous l’égide de l’« Union d’amitié Japon-Chine ». Ce double mouvement illustre la position délicate du Japon, pris en étau entre son allié stratégique américain et son voisin chinois, partenaire économique incontournable.

Depuis l’annonce, en avril, par le président américain Donald Trump d’un relèvement brutal des droits de douane à 24 % sur les produits japonais — dans le cadre d’un plan visant près de 90 pays — Tokyo redouble d’efforts pour protéger ses intérêts sans compromettre ses alliances. Si Washington a temporairement suspendu la majorité des hausses, un tarif plancher de 10 % est en vigueur, tandis que ceux sur l’aluminium, l’acier et les automobiles ont déjà été appliqués.

Le Japon se distingue parmi les alliés visés par ces sanctions commerciales. D’un côté, sa fidélité au partenariat de défense avec les États-Unis reste indéfectible ; de l’autre, il doit maintenir une relation stable avec la Chine, deuxième économie mondiale, malgré une histoire commune lourde et encore douloureuse. « Ce que Trump impose crée une onde de choc à Tokyo », estime Matthew Goodman, du Council on Foreign Relations. « Le Japon ne renoncera pas à son alliance avec les États-Unis, mais l’incertitude actuelle bouleverse les équilibres. »

À Pékin, les signaux se sont voulus conciliants. Lors de la visite du dirigeant du parti Komeito, allié du gouvernement japonais, un haut responsable chinois a reconnu que Pékin était « en difficulté » face aux droits de douane américains, évoquant la possibilité de renforcer le dialogue bilatéral. Quelques jours plus tard, des parlementaires japonais en visite ont reçu l’assurance d’un retour à des échanges parlementaires réguliers, sans toutefois obtenir la levée de l’embargo chinois sur les fruits de mer japonais, en place depuis 2023.

Mais les relations sino-japonaises demeurent marquées par la méfiance, exacerbée par des contentieux maritimes, les tensions militaires régionales et les cicatrices toujours ouvertes des crimes de guerre japonais en Chine au XXe siècle. Le Premier ministre japonais Shigeru Ishiba, élu en octobre, adopte un ton plus neutre que ses prédécesseurs sur cette mémoire conflictuelle, sans pour autant opérer de rupture stratégique.

Face aux incertitudes américaines, Tokyo cherche aussi à sécuriser ses liens avec Washington. Trump, très impliqué dans les négociations, exigerait une plus grande ouverture du marché japonais aux produits agricoles américains et l’achat de véhicules fabriqués aux États-Unis. Le négociateur en chef japonais, Ryosei Akazawa, a déclaré après la dernière session à Washington qu’il continuait de plaider pour la suppression des droits de douane, particulièrement préjudiciables au secteur automobile nippon.

En parallèle, le Japon renforce ses liens avec l’Asie du Sud-Est, également dans la ligne de mire tarifaire de Trump. Lors d’un récent déplacement au Vietnam et aux Philippines, Ishiba a réaffirmé l’engagement du Japon en faveur d’un système commercial multilatéral et libre. Une réponse directe à la stratégie chinoise, elle aussi en quête de soutien régional, comme en témoignent les visites de Xi Jinping au Vietnam, en Malaisie et au Cambodge.

Dans un contexte de pression croissante, Tokyo s’efforce de maintenir un équilibre fragile. « Beaucoup de pays asiatiques se sentent très instables face aux hausses tarifaires américaines », a averti Itsunori Onodera, responsable de la politique du parti au pouvoir au Japon, lors d’un récent forum à Washington. « Il y a un risque qu’ils se détournent des États-Unis au profit de la Chine. Et cela, le Japon ne le souhaite pas. »

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