Depuis plusieurs décennies, la Belgique est un terrain privilégié pour l’implantation de réseaux liés aux Frères musulmans. Le phénomène reste discret mais reconnu par les services de renseignement, par des chercheurs spécialisés et par plusieurs enquêtes parlementaires. Les Frères musulmans n’ont jamais constitué un mouvement centralisé dans le pays ; il s’agit plutôt d’une mosaïque d’associations, de mosquées, de structures éducatives et culturelles qui diffusent une vision conservatrice de l’islam en usant des outils démocratiques et du cadre légal belge.
Le laboratoire de l’islam européen
Les premiers réseaux apparaissent dès les années 1960 avec l’arrivée d’étudiants et de travailleurs immigrés. À Bruxelles, le Centre islamique et culturel de Belgique, installé dans la Grande Mosquée, a longtemps été considéré comme une vitrine de la mouvance frériste. Sa fermeture en 2019, après plusieurs alertes sur son orientation idéologique, illustre le rôle historique de ce lieu dans la diffusion d’un islam d’inspiration frériste. Felice Dassetto, sociologue des religions à l’UCLouvain, dans son ouvrage L’iris et le croissant (2011), a qualifié Bruxelles de « laboratoire de l’islam européen », soulignant l’influence croissante de ces réseaux.
La Sûreté de l’État (VSSE) a indiqué à plusieurs reprises que les Frères musulmans constituaient une mouvance à surveiller. Dans son rapport 2018, elle notait leur stratégie d’influence, non violente mais structurée, dans les domaines associatif, éducatif et politique. Le Comité R, organe de contrôle des services de renseignement, a confirmé que la mouvance frériste développait un réseau associatif discret capable de dialoguer avec les institutions tout en diffusant un agenda religieux conservateur.
L’université, terrain des fréristes
L’un des terrains les plus préoccupants aujourd’hui est l’université. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs et enseignants alertent sur des cas d’entrisme idéologique, où des acteurs proches de la mouvance frériste utilisent le vocabulaire de la lutte contre les discriminations ou de la décolonisation pour diffuser une vision politique de l’islam. Dans plusieurs facultés belges, notamment en sciences sociales et humaines, certains colloques et associations étudiantes se font le relais d’un discours identitaire qui dépasse le cadre du débat académique. Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique plus large en Europe, où l’affaire Rima Hassan en France a illustré la manière dont des personnalités issues de l’université et du militantisme associatif parviennent à intégrer la sphère médiatique et politique, en véhiculant des positions perçues comme proches de l’islamisme politique. En Belgique, plusieurs observateurs parlent d’une banalisation de ces discours dans le monde académique, ce qui inquiète la Sûreté de l’État car cela contribue à légitimer l’idéologie frériste auprès des jeunes générations.
Les mécanismes d’implantation de ces réseaux sont récurrents. Ils passent par la création d’associations culturelles ou caritatives qui servent aussi de relais idéologiques, par l’investissement dans l’éducation privée ou parallèle, souvent destiné à capter la jeunesse musulmane, et par la participation au débat public à travers des structures présentées comme représentatives des musulmans de Belgique. Le Collectif contre l’islamophobie en Belgique (CCIB), proche de mouvements similaires en France, a ainsi été accusé par plusieurs observateurs de s’inscrire dans la sphère d’influence frériste en diffusant une conception victimaire et séparatiste de l’identité musulmane.
La taqiya, dissimulation stratégique
L’idéologie promue insiste sur la défense d’une identité religieuse séparée, tout en utilisant le vocabulaire de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations. Cette approche, souvent qualifiée de « double langage » par les spécialistes, permet de rallier un soutien institutionnel et médiatique, tout en consolidant une base communautaire conservatrice. La taqiya, ou dissimulation stratégique, est régulièrement citée dans les travaux académiques comme l’un des instruments utilisés pour avancer un discours modéré vers l’extérieur et maintenir une vision rigoriste en interne.
Les conséquences sont visibles dans certaines zones urbaines de Bruxelles, d’Anvers ou de Charleroi, où se sont formés des enclaves identitaires. Les chercheurs et les services de renseignement soulignent que ce phénomène ne concerne qu’une minorité des musulmans de Belgique, mais il contribue à renforcer des logiques de repli et de communautarisme. L’enjeu est de taille : en pesant sur le débat public autour de l’islamophobie, de la reconnaissance des cultes ou du port du voile, ces réseaux cherchent à s’imposer comme des interlocuteurs incontournables des pouvoirs publics, au détriment d’autres voix musulmanes plus pluralistes.
Les Frères musulmans, un poids disproportionné
Il importe de rappeler que les Frères musulmans ne représentent pas la majorité des musulmans de Belgique. La communauté est diverse, traversée par des sensibilités multiples allant du soufisme au réformisme moderniste. Mais la capacité des Frères musulmans à s’organiser, à mobiliser et à influencer les institutions leur donne un poids disproportionné. Comme le note Felice Dassetto, « la force des Frères musulmans réside dans leur structuration, leur persévérance et leur usage des outils démocratiques pour consolider leur projet ».
Ce constat rejoint mes propres recherches publiées dans Islam politique et démocraties libérales – Les racines d’une incompatibilité existentielle (Éditions Code 9, 2024). Dans ce livre, j’ai montré que l’islam politique, et particulièrement le courant frériste, développe une stratégie d’adaptation aux institutions libérales tout en visant à long terme une réorganisation de la société selon des normes religieuses. Cette incompatibilité, que j’appelle « existentielle », s’exprime notamment par le recours à l’entrisme académique, associatif et politique, comme on le constate en Belgique.
La question de l’implantation des Frères musulmans en Belgique repose donc sur des éléments tangibles : rapports de renseignement, enquêtes parlementaires, analyses scientifiques, et désormais des témoignages universitaires et politiques. Elle interroge la manière dont une démocratie doit encadrer les acteurs religieux et associatifs, sans céder aux amalgames mais sans ignorer les stratégies d’influence. La Belgique est ainsi confrontée à un défi délicat : protéger la liberté religieuse et associative, tout en évitant que certaines mouvances ne transforment ces libertés en leviers de repli identitaire et d’entrisme institutionnel.
Lahcen Isaac Hammouch, journaliste et correspondant Entrevue.fr