Alors que les ministres de la Défense français, allemand et espagnol doivent se réunir vendredi pour trancher l’avenir du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), le projet de chasseur européen de sixième génération est une nouvelle fois secoué par une crise ouverte entre partenaires industriels. Le 10 décembre, le syndicat allemand IG Metall a adressé une lettre officielle aux ministres allemands de la Défense et des Finances pour refuser toute coopération avec l’avionneur français Dassault Aviation, accusé de « bafouer » la coopération européenne et l’amitié franco-allemande. Le message est clair : travailler avec des entreprises françaises ne pose pas problème, sauf quand il s’agit de Dassault. Le SCAF est un projet conjoint visant à remplacer d’ici 2040 les Rafale français et les Eurofighter allemands et espagnols. Ce programme pharaonique, lancé en 2017 par Paris et Berlin puis rejoint par Madrid, doit déboucher sur un avion de combat de sixième génération accompagné de drones, capteurs interconnectés et d’un cloud de combat unifié. Un premier démonstrateur en vol est attendu pour 2029, mais encore faut-il que les partenaires se mettent d’accord sur la suite du développement, alors que la prochaine phase plus opérationnelle est censée débuter début 2026.
Un programme stratégique qui déraille
Derrière cette rupture syndicale se cache une guerre froide industrielle. Depuis des mois, Dassault et Airbus s’affrontent sur le partage des tâches, la gouvernance du projet et surtout les droits de propriété intellectuelle. Les tensions ont été exacerbées par les déclarations répétées du PDG de Dassault, Eric Trappier, affirmant que son entreprise pouvait parfaitement développer seule un chasseur de nouvelle génération, une posture jugée provocatrice côté allemand. Le patron d’Airbus, Guillaume Faury, n’a pas manqué de répondre sèchement, accentuant le climat de défiance. La sortie d’IG Metall tombe au pire moment. Emmanuel Macron et le chancelier Friedrich Merz avaient tenté, lors d’une rencontre à Berlin en novembre, de relancer la dynamique en réaffirmant leur volonté de « résultats concrets ». Mais l’évocation du Global Combat Air Programme (GCAP), programme concurrent piloté par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon comme alternative potentielle pour Berlin, alimente les doutes. L’Italie a d’ailleurs ouvert la porte à une participation allemande.
La France n’avancera pas sans Dassault
En réaction, l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), côté français, a jugé inacceptable toute tentative d’écarter un acteur stratégique comme Dassault. Elle a prévenu que les industriels français n’accepteraient pas d’être relégués dans ce projet ou dans d’autres coopérations industrielles européennes. Le bras de fer est désormais ouvertement politique. À l’origine conçu comme un modèle d’intégration européenne dans le domaine de la défense, le SCAF devient le miroir des rivalités nationales, des divergences stratégiques et des égos industriels. Si un compromis n’est pas trouvé rapidement, ce projet estimé à plusieurs dizaines de milliards d’euros pourrait imploser, emportant avec lui un pan entier de la souveraineté européenne dans l’aviation militaire.