Delphine Ernotte, patronne de France Télévisions, face à l’heure de vérité à l’Assemblée
Delphine Ernotte, patronne de France Télévisions, face à l’heure de vérité à l’Assemblée

Delphine Ernotte est attendue cet après-midi devant la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité et le financement de l’audiovisuel public. Pour la présidente de France Télévisions, reconduite en mai pour un troisième mandat, l’audition de 15h30 est certainement la plus délicate de sa décennie à la tête du groupe, tant le contexte est explosif : dérives financières, soupçons d’ingérence, accusations de partialité éditoriale et affrontement ouvert avec le rapporteur de la commission, le député UDR Charles Alloncle.

Cour des comptes : du rapport accablant sur France Télévisions au bras de fer avec Charles Alloncle

En septembre, la Cour des comptes a pointé une situation financière on ne peut plus alarmante de France Télévisions, entre déficit aggravé, absence de comptabilité précise et totales dérives dans les frais de mission et de réception. Avec plus de 3,8 millions d’euros de frais de taxis en 2024, soit plus de 10 000 euros par jour, de quoi faire des milliers de fois le tour de Paris ; 81 millions d’euros de déficit supplémentaire entre 2017 et 2024 ou encore des nuits d’hôtel facturées 1 700 euros à Cannes… le scandale est évident pour le contribuable. Pour beaucoup, ces dérives ne sont pas seulement le produit d’une mauvaise gestion, mais illustrent un système verrouillé, opaque, où le contrôle interne a été sacrifié au profit d’un entre-soi dirigeant.

Mais depuis une semaine, un autre front s’est ouvert. Lors de l’audition des magistrats responsables du rapport, Charles Alloncle a posé la question qui dérange : la publication du rapport a-t-elle été retardée pour ne pas compromettre la reconduction de Delphine Ernotte en mai ? Les magistrats nient. Mais le député affirme le contraire. Un mail aurait bel et bien été envoyé par la direction de France Télévisions à la Cour, demandant un tel report, et aucun des magistrats auditionnés n’a été capable de répondre clairement par oui ou par non.

« Le président n’a jamais nié avoir reçu un tel mail. L’affaiblissement de la Cour des comptes et de nos institutions est manifeste. Une honte. » dénonce Charles Alloncle.

La réaction de la Cour des comptes, rare et véhémente, montre que l’affaire a touché un nerf sensible.

De quoi transformer l’audition d’aujourd’hui en véritable épreuve de vérité, où la question n’est plus seulement la gestion de France Télévisions, mais la crédibilité même des contre-pouvoirs censés la surveiller.

Omerta dans le service public

Alors que les auditions de la commission circulent massivement sur les réseaux sociaux et sont reprises par la presse privée, France Télévisions et Radio France observent un silence obstiné. Pas un sujet, pas une mention, pas un débat. Lorsque Charles Alloncle est finalement invité, la question posée n’est pas : « Où va l’argent du service public ? », mais : « Est-ce que vous ne voulez pas faire la peau de France Télévisions ? » Une inversion accusatoire typique d’un système qui éprouve plus de facilité à défendre sa propre structure qu’à répondre de l’argent public qu’il dépense.

À 15h30, Delphine Ernotte devra donc répondre sur les 700 millions d’euros dépensés pour la Maison de la Radio, sur les frais de transport faramineux, sur les dépenses de réception, sur l’absence de comptabilité précise malgré trois engagements successifs (2015, 2020, 2025), sur l’éventuel mail à la Cour des comptes, sur les dérives éditoriales mises en lumière par l’affaire Legrand-Cohen, dont cette commission d’enquête est directement issue. Et cette fois-ci, le service public audiovisuel ne pourra pas choisir les questions qu’il accepte de traiter.

Ce moment parlementaire dépasse largement la personne de Delphine Ernotte. Il pose une question politique majeure : un service public financé à hauteur de plus de quatre milliards d’euros peut-il continuer à fonctionner sans transparence, sans contrôle et sans neutralité ? Si l’enquête confirme les dérives, si l’opacité persiste, si la direction continue de botter en touche, alors la question que la droite pose depuis des années reviendra avec force, privatiser l’audiovisuel public.

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