— Angleterre-Argentine : la guerre des Malouines, une blessure historique qui fait monter la tension au-delà du foot
Angleterre-Argentine : la guerre des Malouines, une blessure historique qui fait monter la tension au-delà du foot

L’Angleterre et l’Argentine se retrouvent ce soir en demi-finale de la Coupe du monde, avec une place en finale contre l’Espagne en jeu. Mais derrière cette confrontation sportive se trouve une rivalité chargée de politique, de deuil et de mémoire nationale. La guerre des Malouines, qui opposa l’Argentine au Royaume-Uni en 1982, reste profondément ancrée dans les deux pays. Elle donne à chaque rencontre entre les sélections anglaise et argentine une dimension qui dépasse largement le résultat d’un match.

Le conflit concernait pas juridiquement l’Angleterre seule, mais l’ensemble du Royaume-Uni. Dans le football, l’équipe anglaise concentre pourtant une grande partie du ressentiment argentin envers la puissance britannique. À cette histoire militaire se sont ajoutées plusieurs confrontations devenues mythiques, de l’expulsion d’Antonio Rattín en 1966 à la « main de Dieu » de Diego Maradona en 1986, puis au carton rouge de David Beckham en 1998.

Les Falklands pour les Britanniques, les Malouines pour les Argentins

L’archipel se trouve dans l’Atlantique Sud, à près de 500 kilomètres des côtes argentines et à environ 13 000 kilomètres du Royaume-Uni. Il est composé de deux îles principales et de plusieurs centaines de petites îles. Londres l’administre comme un territoire britannique d’outre-mer. Buenos Aires le considère comme une partie de son territoire occupée par une puissance étrangère.

Cette opposition apparaît jusque dans les mots utilisés. Les Britanniques parlent des Falkland Islands. Les Argentins les appellent Islas Malvinas. En français, le nom de Malouines vient des marins de Saint-Malo qui naviguaient dans cette région au XVIIIe siècle. Le choix du nom n’est jamais totalement neutre, puisqu’il révèle souvent la position adoptée dans le conflit de souveraineté.

L’histoire de l’archipel est complexe. La France établit une première colonie permanente en 1764. Les Britanniques fondent à leur tour un établissement l’année suivante. L’Espagne récupère ensuite la colonie française, tandis que les différentes puissances revendiquent les îles à plusieurs périodes. Après son indépendance, l’Argentine affirme avoir hérité des droits territoriaux espagnols et installe une administration locale au cours des années 1820.

En 1833, une force navale britannique reprend le contrôle de l’archipel et impose le départ des autorités argentines. Pour Buenos Aires, cette opération constitue une expulsion illégale et le point de départ d’une occupation coloniale. Pour Londres, elle correspond au rétablissement d’une souveraineté britannique revendiquée depuis le XVIIIe siècle. Le Royaume-Uni administre les îles depuis cette date, à l’exception des 74 jours d’occupation argentine en 1982.

Un désaccord reconnu par les Nations unies

La guerre de 1982 n’a pas créé le différend. En 1965, l’Assemblée générale des Nations unies reconnaît officiellement l’existence d’un conflit de souveraineté entre l’Argentine et le Royaume-Uni. La résolution 2065 demande aux deux gouvernements de négocier une solution pacifique en tenant compte des intérêts des habitants de l’archipel.

Les positions restent inconciliables. L’Argentine invoque son intégrité territoriale et considère que la population actuelle a été constituée après la prise de contrôle britannique de 1833. Le Royaume-Uni défend le droit des habitants à décider eux-mêmes de leur avenir politique. Londres refuse donc de négocier un transfert de souveraineté sans leur consentement.

Cette différence demeure essentielle pour comprendre pourquoi aucune solution diplomatique n’a été trouvée. Les Argentins parlent d’une terre arrachée à leur pays. Les habitants des îles, très majoritairement anglophones et attachés au Royaume-Uni, refusent pour leur part de passer sous administration argentine.

En 1982, l’Argentine est dirigée par une dictature militaire

Au début de 1982, l’Argentine traverse une crise économique, sociale et politique profonde. Le pays est contrôlé depuis 1976 par une dictature militaire responsable d’une répression massive, de disparitions forcées, de tortures et d’assassinats. Le général Leopoldo Galtieri dirige alors une junte de plus en plus contestée.

La récupération des Malouines bénéficie d’un large soutien dans la société argentine, bien au-delà de la dictature. Les militaires pensent pouvoir utiliser cette cause nationale pour restaurer leur popularité, détourner l’attention de la crise intérieure et renforcer leur pouvoir. Ils estiment également que le Royaume-Uni ne lancera pas une opération militaire à des milliers de kilomètres de son territoire.

Au matin du deux avril 1982, les forces argentines débarquent dans l’archipel. La petite garnison britannique est rapidement débordée et se rend après une résistance limitée. L’administration britannique est expulsée et Port Stanley est rebaptisée Puerto Argentino. Dans les rues de Buenos Aires, des milliers de personnes célèbrent l’annonce de la reconquête.

Le lendemain, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte la résolution 502. Il demande l’arrêt des hostilités, le retrait des forces argentines et l’ouverture de négociations diplomatiques. La junte refuse de retirer ses troupes.

Margaret Thatcher ordonne une riposte militaire

La Première ministre britannique Margaret Thatcher refuse d’abandonner l’archipel. Une vaste force navale est constituée en quelques jours et envoyée vers l’Atlantique Sud. Elle rassemble des porte-avions, des destroyers, des frégates, des sous-marins, des bâtiments logistiques et des navires civils réquisitionnés. La distance représente un défi considérable, puisque les opérations doivent être menées à près de 13 000 kilomètres du Royaume-Uni.

Londres reçoit notamment une aide logistique et du renseignement de la part des États-Unis, après l’échec des tentatives américaines de médiation. L’île britannique de l’Ascension sert de base intermédiaire aux avions et aux navires engagés dans l’opération.

Sur les Malouines, l’Argentine déploie des milliers de soldats. Une partie d’entre eux sont de jeunes conscrits insuffisamment préparés aux conditions de combat. Ils souffrent du froid, de l’humidité, du manque de nourriture et d’équipements parfois inadaptés. Ces difficultés n’empêchent pas les forces aériennes argentines d’infliger des pertes importantes à la flotte britannique.

Le naufrage du General Belgrano fait 323 morts

Au début de mai 1982, le sous-marin nucléaire britannique HMS Conqueror torpille le croiseur argentin ARA General Belgrano. Le bâtiment coule avec 323 membres de son équipage. Cette attaque provoque une polémique durable, car le navire se trouvait à l’extérieur de la zone d’exclusion maritime annoncée par Londres. Le gouvernement britannique affirme que le croiseur représentait une menace pour sa flotte.

Le naufrage du General Belgrano représente près de la moitié des pertes militaires argentines de toute la guerre. La marine argentine réduit ensuite fortement les sorties de ses bâtiments principaux.

Deux jours plus tard, un avion argentin Super-Étendard tire un missile Exocet contre le destroyer britannique HMS Sheffield. L’attaque provoque un incendie dévastateur et tue 20 marins. Le bâtiment coule quelques jours après. D’autres navires britanniques sont détruits ou gravement endommagés par les avions argentins volant à très basse altitude.

Les Britanniques débarquent à San Carlos

Le 21 mai, plusieurs milliers de soldats britanniques débarquent dans la baie de San Carlos, sur l’île orientale. Les forces argentines lancent de nombreuses attaques aériennes contre les navires chargés de protéger le débarquement. Les Britanniques perdent plusieurs bâtiments, dont le HMS Ardent, le HMS Antelope et le HMS Coventry.

Sur terre, les troupes britanniques progressent vers Port Stanley. Les combats de Goose Green, du mont Longdon, de Two Sisters, du mont Harriet et de Tumbledown se déroulent dans des conditions extrêmement difficiles. Les soldats avancent souvent à pied, de nuit, sur un terrain boueux et exposé au froid de l’hiver austral.

Les forces argentines opposent une résistance sévère dans plusieurs secteurs, mais leur dispositif finit par céder. Après la perte des hauteurs qui dominent Port Stanley, leur commandement estime que la poursuite des combats entraînerait des pertes supplémentaires sans empêcher la défaite.

Le 14 juin 1982, le général argentin Mario Menéndez signe la reddition de ses troupes. Le Royaume-Uni reprend le contrôle de l’archipel après 74 jours de guerre.

907 morts et des milliers de vies brisées

La guerre tue 649 militaires argentins, 255 militaires britanniques et trois habitants des îles, soit 907 morts. Des centaines d’autres soldats sont blessés. De nombreux anciens combattants restent marqués par des traumatismes psychologiques, des handicaps et les conditions extrêmes vécues pendant les opérations.

En Argentine, la défaite détruit ce qui restait de crédibilité à la junte. Galtieri quitte rapidement le pouvoir et le régime militaire s’effondre. Des élections démocratiques sont organisées en 1983. La guerre n’est pas la seule cause du retour à la démocratie, mais elle accélère fortement la chute des généraux.

Au Royaume-Uni, la victoire renforce Margaret Thatcher, jusque-là fragilisée par les difficultés économiques et une forte impopularité. Elle transforme aussi la guerre en symbole de puissance militaire retrouvée et de défense de la volonté des habitants des îles.

Pour l’Argentine, les soldats tombés restent associés à une revendication nationale qui n’a jamais disparu. Le deux avril est consacré à la mémoire des vétérans et des morts de la guerre. La condamnation de la dictature et de sa décision d’envahir n’empêche pas la majorité des responsables politiques argentins de continuer à réclamer la souveraineté sur les Malouines.

La guerre n’a pas réglé la question de la souveraineté

Le Royaume-Uni contrôle toujours l’archipel et y maintient une présence militaire. Les îles disposent de leurs propres institutions, de leurs lois et d’une large autonomie interne. Londres conserve la responsabilité de la défense et des relations extérieures.

En 2013, les habitants sont appelés à se prononcer sur le maintien de leur statut de territoire britannique d’outre-mer. Avec une participation de 92%, 99,8% des votants choisissent de conserver ce statut. Seules trois personnes votent contre.

Le Royaume-Uni considère ce résultat comme une démonstration du droit des habitants à l’autodétermination. L’Argentine refuse de reconnaître la portée du scrutin, estimant qu’une population installée sous administration britannique ne peut décider seule d’un conflit portant sur l’intégrité territoriale argentine.

Les Nations unies continuent de reconnaître l’existence d’un différend de souveraineté et demandent une solution pacifique négociée. Elles n’ont jamais attribué définitivement les îles à l’un des deux pays. Buenos Aires réclame la reprise de discussions bilatérales. Londres répond qu’aucune négociation sur la souveraineté ne peut avoir lieu contre la volonté des habitants.

En 1986, Maradona donne au match une dimension historique

Quatre ans après la guerre, l’Argentine et l’Angleterre se retrouvent en quart de finale de la Coupe du monde au Mexique. Le conflit est encore présent dans tous les esprits. Les deux pays ont enterré leurs morts depuis peu et les relations diplomatiques ne sont pas encore normalisées.

Diego Maradona marque d’abord en frappant volontairement le ballon de la main devant le gardien Peter Shilton. L’arbitre accorde le but. Maradona parlera ensuite de la « main de Dieu ». Quelques minutes plus tard, il traverse la moitié du terrain, élimine plusieurs joueurs anglais et inscrit un second but considéré comme l’un des plus beaux de l’histoire de la compétition. L’Argentine gagne 2-1 avant de devenir championne du monde.

Pour de nombreux Argentins, cette victoire prend immédiatement la valeur d’une revanche symbolique. Maradona expliquera lui-même que le souvenir des jeunes soldats envoyés aux Malouines et de la défaite militaire entourait la rencontre. Le match ne pouvait évidemment ni effacer les morts ni réparer les conséquences de la guerre, mais il transforma une rivalité sportive en récit national.

La rivalité avait pourtant commencé avant la guerre

Les tensions footballistiques remontent au moins à la Coupe du monde 1966. En quart de finale, l’Angleterre bat l’Argentine 1-0 à Wembley. Le capitaine argentin Antonio Rattín est expulsé dans des conditions très contestées et refuse pendant plusieurs minutes de quitter le terrain. Après le match, le sélectionneur anglais Alf Ramsey tient des propos particulièrement méprisants envers les Argentins. La rencontre laisse une profonde rancœur à Buenos Aires.

En 1998, les deux équipes se retrouvent en huitième de finale. David Beckham est expulsé après avoir donné un coup de pied à Diego Simeone alors qu’il se trouve au sol. L’Argentine se qualifie aux tirs au but. Beckham devient pendant plusieurs mois la cible d’une violente campagne médiatique au Royaume-Uni.

En 2002, Beckham marque sur penalty lors d’une victoire anglaise 1-0 en phase de groupes. Le succès est présenté comme sa revanche personnelle après l’humiliation de 1998. Chacune de ces confrontations ajoute un nouvel épisode à une rivalité déjà nourrie par la guerre, les décisions arbitrales et les éliminations douloureuses.

Ce soir, aucun joueur n’a connu la guerre, mais personne ne peut ignorer son poids

Les joueurs présents ce soir sont nés bien après 1982. La demi-finale reste un match de football et ne constitue pas la continuation d’un conflit militaire. Assimiler directement les joueurs anglais aux décisions du gouvernement britannique ou les Argentins à celles de la dictature de Galtieri serait historiquement faux.

Le poids du passé demeure néanmoins visible dans les tribunes, les chants, les drapeaux et les références permanentes à Maradona. Pour une partie du public argentin, l’équipe anglaise représente malgré elle le pays qui conserve les îles. Pour les supporters britanniques, la mémoire renvoie aux 255 militaires tués et au droit des habitants de l’archipel à rester rattachés au Royaume-Uni.

La guerre des Malouines n’explique donc pas à elle seule l’antagonisme entre les deux équipes. La rivalité existait déjà en 1966 et s’est enrichie d’épisodes sportifs très conflictuels. Mais les 74 jours de combats de 1982 lui ont donné une gravité particulière, avec des morts, des familles endeuillées et un désaccord territorial toujours irrésolu.

Ce soir, l’Angleterre et l’Argentine joueront une place en finale de la Coupe du monde. Derrière les hymnes et les maillots subsistera pourtant une histoire vieille de 44 ans. C’est elle qui transforme cette demi-finale en rendez-vous sous très haute tension, bien au-delà du football.

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