Beaucoup d’encre a coulé, et davantage encore coulera, pour louer le pape François et rappeler la tempête réformatrice sans précédent qu’il a déclenchée au sein de l’Église catholique – avec des résultats cependant inférieurs à ses espérances. Mais beaucoup d’encre a également été versée en prières et supplications pour que Dieu le rappelle rapidement à Lui.
Dans l’histoire de l’Église, il y eut des papes connus pour leurs atrocités, d’autres pour leur immoralité et leurs péchés de toutes sortes. Il y eut aussi des pontifes saints et exceptionnels, et François fut de ceux-là. C’est pourquoi il comptait de nombreux ennemis : d’abord au sein même de l’institution ecclésiastique, ensuite dans les milieux politiques d’extrême droite qui redoutaient ses prises de position fermes en faveur des pauvres, des faibles, et des marginalisés, au premier rang desquels les migrants, devenus le bouc émissaire favori de ces partis en pleine ascension ces dernières années.
Le 10 septembre 2015, le magazine américain Newsweek consacrait sa couverture au pape argentin sous le titre provocateur : « Le pape est-il catholique ? », et répondait en sous-titre : « Bien sûr qu’il l’est, mais vous ne le devineriez pas en lisant les journaux ».
Depuis cette date, la campagne virulente lancée contre lui par les milieux ultra-conservateurs, notamment aux États-Unis, n’a jamais cessé. Là-bas, l’Église catholique s’aligne souvent sur la pensée évangélique conservatrice, soutenue par des ressources colossales et une grande capacité d’influence. Mais François répondait rarement à ces critiques, parfois accusé d’hérésie ou d’impiété. Il disait à leur propos : « Leur cœur est rempli de tristesse et de mélancolie. J’ai de la compassion pour eux, car ils saisissent la moindre occasion pour montrer les crocs ».
Ainsi, les gestes de l’administration américaine – la visite de Mike Pence au Souverain Pontife, la mise en berne des drapeaux, et l’annonce par le président Trump de sa participation aux funérailles avec son épouse – paraissent davantage relever d’un opportunisme face à la popularité du défunt pape que d’un réel hommage à ses prises de position et à son héritage.
Pendant des décennies, le Vatican a rejeté les révélations sur les abus sexuels dans l’Église comme de simples campagnes malveillantes de ses ennemis ou de ses opposants, notamment après sa dénonciation de la guerre en Irak. Mais François a bouleversé ce discours officiel : il a reconnu que des cas d’abus sur mineurs avaient été volontairement occultés par Jean-Paul II, et que le cardinal Ratzinger – futur Benoît XVI – avait reçu les dossiers mais reçu l’ordre de temporiser en attendant des circonstances plus favorables.
À ceux qui l’accusaient de communisme, il répondait : « Je ne suis pas communiste, mais aimer les pauvres est au cœur de l’Évangile ». La veille de sa mort, il visita la grande prison de Rome et passa plus d’une heure avec des détenus de divers crimes. Le soir même, il rencontra brièvement le vice-président américain, sans dire un mot, se contentant d’une poignée de main pour échanger les vœux de Pâques.
Il s’opposa fermement à la guerre en Ukraine, et la situation à Gaza ne cessa jamais d’habiter ses sermons et déclarations. Lorsqu’il déclara que le sort des Palestiniens dans la bande de Gaza était « tragique et une offense à la dignité humaine », il essuya une pluie de critiques de la part de Netanyahu et de membres de son gouvernement. Dès sa première visite à Lampedusa jusqu’à ses dernières déclarations, il défendit sans relâche les migrants, mais échoua à convaincre les États de les traiter avec la compassion et l’humanité qu’il estimait qu’ils méritaient. Il disait : « Le Christ lui-même était migrant, et la mafia n’est pas l’œuvre de ceux qui traversent la mer au péril de leur vie pour atteindre les côtes italiennes ».
François n’était pas un idéologue politique : on ne peut le classer à gauche ni le qualifier de révolutionnaire. C’était un réformateur au sens social du terme, qui fit de la foi un message de solidarité et non un outil politique, contrairement à Jean-Paul II dans sa « guerre » contre les régimes communistes.
Issu d’un environnement péroniste hostile au capitalisme, et donc critique de ce que représentait les États-Unis pour l’Amérique latine, il était naturel que ses positions sociales et son engagement envers les pauvres reflètent cette origine. Cela explique aussi son refus de plusieurs invitations à se rendre dans des pays riches comme la France, le Royaume-Uni, le Japon ou l’Espagne, préférant porter son message vers les périphéries du monde : de Madagascar et du Mozambique au Sud-Soudan et au Congo, de la Birmanie au Bangladesh, des Philippines à la Mongolie bouddhiste qui compte à peine 1500 chrétiens.
La révolution de François reste inachevée, et son avenir ne pourra être jugé qu’après l’élection de son successeur, que le conclave devrait choisir début du mois prochain, après la fin du deuil officiel et des funérailles que le pape défunt avait souhaitées sobres et austères, à son image, avec inhumation dans la basilique Sainte-Marie-Majeure, et non dans les tombes papales du Vatican.
Le deuil plane sur le Vatican, mêlé aux préparatifs des adieux et à l’élection d’un nouveau pape, dans un contexte géopolitique extrêmement complexe qui pèse sur une Église divisée.
La première réunion des cardinaux aura lieu mardi avec ceux déjà présents à Rome, où débuteront les consultations préliminaires. Les premières spéculations émergent déjà, mêlant stratégies habituelles et jeux d’influence. Cette phase est particulièrement opaque, d’autant que le collège cardinalice est aujourd’hui le plus vaste de l’histoire, avec des électeurs de 71 nationalités, pour la plupart inconnus du grand public, certains ne parlant même pas italien.
Pour simplifier, le collège est divisé entre les cardinaux réformateurs qui souhaitent prolonger la voie tracée par François, et les conservateurs qui l’ont combattu et veulent un retour aux positions d’avant. Vu la virulence des confrontations passées, on craint des campagnes de désinformation visant à influencer le vote.
Le camp conservateur est mené par le cardinal Timothy Dolan de New York et l’Allemand Gerhard Müller, tandis que dans le camp réformateur se détache le Luxembourgeois Jean-Claude Hollerich, dont la jeunesse relative (66 ans) pourrait lui nuire, ainsi que le Canadien jésuite Michael Czerny, proche de la sensibilité de François.
En 2005, quatre tours furent nécessaires pour élire Benoît XVI, cinq en 2013 pour François, mais cette fois, on estime que le conclave pourrait être encore plus long, comme en 1978 pour Jean-Paul II, où huit scrutins furent nécessaires – et révélés plus tard comme influencés par de hautes interventions politiques. La difficulté s’accroît, car le futur pape devra réunir au moins 90 voix, soit deux tiers du collège, rendant indispensable un consensus au-delà des clivages internes.
La tempête réformatrice du pape François contre les conservateurs se poursuivra-t-elle avec son successeur ?