4 jours de chaos, 0 gouvenement : la série politique que la France n’avait pas demandée
4 jours de chaos, 0 gouvenement : la série politique que la France n’avait pas demandée

C’est un record dont personne ne voulait. Sébastien Lecornu, Premier ministre depuis vingt-neuf jours, aura dirigé le gouvernement le plus éphémère de la Ve République : à peine douze heures d’existence pour une équipe censée symboliser la stabilité et la « rupture ». En réalité, elle aura précipité la France dans une crise politique d’une intensité rare, dont le quatrième jour, ce mercredi 8 octobre, ne marque toujours pas la fin. Trois nuits sans sommeil, des centaines de déclarations, des coups de téléphone secrets, des rumeurs de dissolution et des ego en orbite : bienvenue dans le feuilleton du Gouvernement Lecornu, saison unique, épisode quatre.

Tout commence le dimanche 5 octobre, lorsque, après vingt-cinq jours d’atermoiements, Emmanuel Macron charge Sébastien Lecornu, 38 ans, de reconstituer un « socle commun » entre la droite modérée, le centre et les rescapés de la macronie. À 19h40, le pays a enfin un gouvernement. Bruno Retailleau reste à l’Intérieur, Bruno Le Maire revient aux Armées, Élisabeth Borne se maintient de l’Éducation nationale, Rachida Dati garde la Culture, Gerald Darmanin conserve la Justice, Roland Lescure obtient l’Économie… À l’Élysée, on parle d’une équipe « resserrée et ambitieuse ». Dans les états-majors, on évoque plutôt une distribution de chaises musicales.

Les fissures apparaissent aussitôt. Le MoDem grince, l’UDI s’agace de n’avoir rien négocié, et plusieurs cadres LR découvrent que leur parti est membre du nouveau gouvernement sans avoir donné leur accord. À 21h22, Bruno Retailleau, patron de LR, censé être le pilier du nouveau gouvernement, exprime publiquement son désaccord avec la composition du gouvernement. Il convoque pour le lendemain le comité stratégique des Républicains. Quelques heures plus tard, le maire de Canne David Lisnard très influent à droite menace de quitter le parti, l’UDI et le Parti radical « reprennent leur liberté ».

À minuit, le gouvernement existe sur le papier. Mais politiquement, il est déjà mort.

Lundi 6 octobre : l’exécutif implose

Le lundi matin, la débâcle est consommée. À 7h18, Xavier Bertrand déclare que LR « ne peut pas participer à ce gouvernement ». À 8h24, Le Premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure, parle de « consternation politique ». À 9h40, un communiqué tombe : le président de la République accepte la démission de Sébastien Lecornu. Douze heures après sa nomination officielle. Du jamais-vu sous la Ve République.

Lecornu tente de sauver la face. À 10h49, il explique son départ par trois raisons : l’échec du dialogue avec les oppositions, la posture de partis agissant « comme s’ils avaient la majorité absolue », et « les appétits partisans ». Autrement dit, tout le monde voulait gouverner, mais personne ne voulait renoncer à rien.

À 11h24, Jean-Luc Mélenchon réclame la destitution d’Emmanuel Macron (Ndlr : classique pour LFI). À 12h46, Éric Ciotti appelle les LR à rejoindre « la maison UDR » pour bâtir l’alternance avec le RN. À 14h01, Marc Fesneau confesse sa « honte de la vie politique ». En debut d’après-midi, Bruno Le Maire claque la porte et lâche un brutal « Je me casse ». À 15h33, la réunion LR vire à la foire d’empoigne : Retailleau et Wauquiez seront reçus séparément. Avant 18h00, l’Élysée confie à Lecornu une mission : « mener d’ultimes discussions avec les forces politiques pour la stabilité du pays ». Mais la machine est déjà hors de contrôle. quarante minutes plus tard, Marine Le Pen publie une vidéo glaçante : « Le chef de l’État dispose de deux voies possibles : la démission ou la dissolution. »

Mardi 7 octobre : le pays en apnée

Le lendemain, la République ressemble à une salle des marchés en crise. À 8h, Bruno Retailleau se dit prêt à « un gouvernement de cohabitation ». À la même heure, Édouard Philippe appelle à la « démission programmée du chef de l’État » et à une présidentielle anticipée. Pendant ce temps, Jordan Bardella annonce qu’il sera « très probablement candidat en cas de législatives anticipées ».

À 8h44, Le Parisien révèle que Macron a confié à Rachida Dati son intention de nommer un Premier ministre de gauche. Le président du Medef parle de « décrochage économique enclenché ». Finalement il aura fallu attendre 36h00, Retailleau lâche sa ligne : « Pas une voix pour la gauche. », un véhicule brûle devant Matignon, la résidence du Premier ministre est indemne, mais la France est en feu. Dans ce climat crépusculaire, les appels à la raison se perdent dans le vacarme.

Toute la journée de mardi, les réunions s’enchaînent sans résultat. Le PS refuse de s’asseoir avec LFI, comme d’habitude Marine Tondelier appelle à l’union des gauches, Olivier Faure fustige « la fusion entre la droite et l’extrême droite ». À midi, Lecornu tente une dernière communication : « Deux priorités, le budget et la Nouvelle-Calédonie. » À 12h50, Le Pen et Bardella refusent l’invitation de Matignon, dénonçant des « négociations au seul profit du président ».

En début d’après-midi, Entrevue révèle que les préfets ont reçu la consigne de se préparer à des législatives les 16 et 23 novembre. Le soir, Laurent Berger se dit prêt à servir de médiateur, le RN renonce à voter la motion de destitution après une longue hésitation, Élisabeth Borne propose de suspendre la réforme des retraites, et Lecornu avertit Wauquiez : « Ce sera un Premier ministre de gauche, ou la dissolution. »

Mercredi 8 octobre : l’incertitude totale

Quatrième jour de crise. Aucun gouvernement, aucun calendrier, aucun discours présidentiel confirmé. Les partis se parlent sans se comprendre, chacun espérant tirer profit du naufrage collectif. À l’Élysée, on assure que « le président consultera encore avant toute décision ». À Matignon, les couloirs sont vides, hormis quelques conseillers « en charge des affaires courantes ». Dans l’opinion, la lassitude domine. Les sondages de la nuit indiquent que 68 % des Français jugent que « la situation politique est devenue incompréhensible ». Dans les rangs de la Macronie, on résume : « On est passés de la start-up nation à la panne totale du logiciel. »

Les regards se tournent désormais vers l’Élysée. Emmanuel Macron doit décider entre trois scénarios : la dissolution de l’Assemblée, la nomination d’un Premier ministre de gauche, ou sa propre démission hypothèse évoquée, dit-on, par Gérard Larcher lui-même lors de son entretien mardi soir. Dans les travées du Palais-Bourbon, les plus anciens soupirent, agacés par huit années d’amateurisme.

En quatre jours, le Gouvernement Lecornu aura résumé près de dix années de macronisme : la promesse de la nouveauté, la réalité du désordre, et la certitude du désenchantement. Douze heures de vie, quatre jours de chaos, et une République en apnée. Tard dans la nuit, un conseiller du Président de la République lâchait, amer à Entrevue : « On voulait un tournant. On a pris le mur. »

Que retenir rapidement ?

C’est un record dont personne ne voulait. Sébastien Lecornu, Premier ministre depuis vingt-neuf jours, aura dirigé le gouvernement le plus éphémère de la Ve République : à peine douze heures d’existence pour une équipe censée symboliser la stabilité et la « rupture ».

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