Bruxelles, capitale de l’Europe et carrefour international, vit une année 2025 assiégée par la violence armée. Les fusillades s’y succèdent au rythme des guerres de clans qui opposent les réseaux du narcotrafic. Depuis janvier, la ville a connu 57 fusillades, dont 20 rien que cet été, avec déjà au moins deux morts et plusieurs blessés graves. Le parquet de Bruxelles fait face à une pression inédite : 6 211 adultes et 874 mineurs ont été déférés, dont 1 250 directement liés aux stupéfiants, et plus de 1 500 suspects sont aujourd’hui incarcérés.
Face à cette escalade, le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin a présenté son Plan Grandes Villes. L’annonce phare, qui frappe les esprits : le retour des militaires dans les rues de Bruxelles. Des patrouilles mixtes armée-police circuleront désormais dans les zones sensibles, Peterbos à Anderlecht, Molenbeek, les stations de métro, la Gare du Midi, afin de dissuader les criminels et de redonner confiance à une population inquiète. Pour Quintin, il s’agit d’un message clair : l’État reprend la main.
Le plan ne s’arrête pas là. Il prévoit des opérations coup de poing, menées conjointement par la police fédérale et les zones locales, pour cibler les points de deal et perturber les réseaux. Un budget de 20 millions d’euros est consacré à la modernisation de la vidéosurveillance : recensement des caméras existantes, remplacement des dispositifs obsolètes, installation de nouveaux points dans les villes les plus exposées. Enfin, des renforts policiers fédéraux viendront épauler les zones locales, avec un soutien financier promis pour accompagner cette montée en puissance.
Les événements récents illustrent l’urgence de ces mesures. Le 5 février, une fusillade a éclaté devant la station Clémenceau à Anderlecht, provoquant la panique des riverains. Les 4 et 5 mai, Molenbeek et la Gare du Midi ont connu des affrontements d’une rare violence : 80 blessés, 9 hospitalisations, un supporter atteint par balle, un autre poignardé, et 77 arrestations en deux jours. Ces épisodes s’ajoutent à une tendance lourde : Bruxelles est passée de 56 fusillades en 2022 à 92 en 2024, soit une hausse de 65 % en deux ans.
Derrière cette spirale se cachent des organisations criminelles structurées. La DZ Mafia, d’origine algéro-marseillaise, est impliquée dans plusieurs fusillades et dans un projet de kidnapping déjoué en mars. Le grand banditisme marocain, très implanté à Bruxelles, joue un rôle central dans l’acheminement de cocaïne, le blanchiment et les trafics d’armes. La Gare du Midi est devenue un hub de délits quotidiens liés à la drogue, symbole d’une capitale minée par l’économie souterraine.
Pour les habitants, la peur est omniprésente. « On n’ose plus sortir après 20 heures », confie une mère de famille à Molenbeek. « Les enfants grandissent avec le bruit des tirs. » Le procureur du Roi, Julien Moinil, appelle à un changement structurel : plus de moyens judiciaires, une chambre spécialisée pour les addictions, et une politique de santé publique pour traiter les toxicomanies. Car les réseaux criminels, souvent pilotés depuis les prisons, continuent de prospérer.
Le plan de Bernard Quintin est une réponse musclée, mais son efficacité reste à prouver. L’armée peut rendre visibles les efforts de l’État, mais c’est la profondeur du dispositif, judiciaire, policier, social, qui dira si Bruxelles pourra reprendre le contrôle. Car derrière chaque balle tirée à Anderlecht ou à Molenbeek, c’est l’autorité même de l’État qui est mise à l’épreuve.
Lahcen Isaac Hammouch
Journaliste et correspondant de Entrevue.fr