Dans une interview accordée à La Tribune Dimanche, Thierry Breton, ancien commissaire européen, revient sur l’impact de l’élection présidentielle américaine imminente et son importance pour l’avenir de l’Union européenne. Selon lui, l’Europe ne figure plus parmi les priorités stratégiques des États-Unis et doit impérativement renforcer son autonomie.
Un paysage politique américain divisé
Pour Thierry Breton, cette élection américaine illustre un pays profondément polarisé, divisé en deux blocs irréconciliables. Cette fracture, exacerbée par Donald Trump, pourrait engendrer une instabilité sociale croissante si le scrutin se révélait disputé. Joe Biden, malgré son engagement à réconcilier la nation, n’a pas réussi à rallier l’électorat ouvrier, qui continue de se tourner vers Trump.
Si Trump revenait au pouvoir, il serait probablement plus résolu qu’en 2016. Avec l’appui de la Heritage Foundation, il s’entoure de personnalités prêtes à mettre en œuvre rapidement un programme très conservateur. Thierry Breton avertit d’un possible remodelage autoritaire de la démocratie américaine.
Une Europe reléguée au second plan
Dans la vision des candidats américains, l’Europe n’est plus qu’une « puissance régionale ». Trump la qualifie même de « mini-Chine », l’accusant de tirer profit des États-Unis. Kamala Harris, de son côté, n’a pas mentionné l’Europe durant sa campagne. Pour Thierry Breton, cette situation exige que l’Union européenne abandonne sa vision naïve et prenne conscience que les États-Unis ne la considèrent plus comme un partenaire prioritaire.
Face à cette réalité, Thierry Breton appelle l’Europe à développer son autonomie dans les domaines de la technologie, de l’industrie, et de la défense. Il souligne que l’Union ne peut plus attendre que les États-Unis jouent le rôle de protecteur. Toutefois, les institutions européennes restent frileuses à aborder cette question, alors même que le scrutin du 5 novembre pourrait modifier les relations transatlantiques.
Ukraine : un test pour l’Europe
Thierry Breton prévient que, quel que soit le vainqueur de l’élection américaine, le soutien des États-Unis à l’Ukraine pourrait s’affaiblir. Cette éventualité nécessiterait de la part de l’Europe une solidarité renforcée envers Kiev, malgré une lassitude croissante de l’opinion publique en Europe.
Thierry Breton regrette que le multilatéralisme ne trouve plus d’écho que dans les discours européens. Pour lui, l’Europe doit défendre ses intérêts plus fermement, quitte à s’éloigner des règles de l’OMC, que les États-Unis et la Chine contournent de plus en plus.
L’Europe doit, selon lui, augmenter ses capacités de production dans des secteurs comme les semi-conducteurs, la défense et la transition verte et numérique. L’ancien commissaire préconise des financements massifs, estimés à 800 milliards d’euros par an, pour maintenir la compétitivité et la souveraineté de l’Union face aux superpuissances américaine et chinoise.
Une Europe qui finance sa propre indépendance
Pour soutenir ce projet, Thierry Breton évoque la nécessité de recourir à un endettement commun, sur le modèle du plan Next Generation EU. Bien que certains pays membres, notamment les « frugaux », puissent y être opposés, il estime que l’Europe peut parvenir à surmonter ces réticences, comme elle l’a fait pour le plan de relance post-Covid.
Selon Thierry Breton, l’élection américaine de novembre marque un tournant : l’Europe ne peut plus rester en attente, mais doit agir pour devenir une puissance autonome et pleinement souveraine. Ce moment existentiel pousse l’Europe à se définir par elle-même, sans attendre d’aide de l’autre côté de l’Atlantique.