Cinq ans après le coup d’État de février 2021, Pékin a contribué à stabiliser le régime militaire birman, permettant au général Min Aung Hlaing d’organiser des élections et de se faire élire président. Ce sauvetage stratégique expose désormais la Chine à de nouvelles vulnérabilités qu’elle peine à maîtriser.
L’aéroport international de Rangoun donne le ton. Les halls sentent la moisissure, la climatisation ne fonctionne plus faute d’électricité, et les passagers en provenance de Bangkok débarquent avec des bagages gonflés de produits devenus rares : dentifrice, médicaments, pilules contraceptives, chocolat. Dans les files d’immigration réservées aux Birmans, le silence est lourd. Chacun craint que l’ordinateur des officiers ne révèle son inscription sur les listes noires du régime, qui visent militants démocrates, familles de résistants, fonctionnaires démissionnaires et jeunes hommes fuyant la conscription militaire.
Depuis avril 2024, la junte a réactivé une loi imposant l’enrôlement obligatoire des hommes de 18 à 35 ans. Aux checkpoints, aux abords des routes et dans les aéroports, des officiers n’hésitent pas à saisir directement les jeunes qu’ils interceptent. Certains passagers glissent des billets de 10 000 kyats dans leur passeport pour acheter leur passage. Ceux qui y parviennent s’estiment chanceux.
C’est dans ce contexte de répression que le général Min Aung Hlaing a organisé des élections entre décembre 2025 et janvier 2026, se faisant élire président alors qu’Aung San Suu Kyi restait emprisonnée et que son parti, la Ligue Nationale pour la Démocratie, demeurait interdit. Un taux de participation officiel de 54 % a été affiché, obtenu sous la menace de représailles pour les abstentionnistes. L’envoyé spécial chinois pour les affaires asiatiques, Deng Xijun, s’est félicité du scrutin en déclarant qu’il « reflète les accords et efforts de coopération entre le général Min Aung Hlaing et le président Xi Jinping ».
Ce soutien de Pékin ne s’est pas construit du jour au lendemain. Après le coup d’État de 2021, la Chine avait adopté une posture attentiste, refusant de reconnaître formellement la junte tout en coupant tout contact avec le gouvernement révolutionnaire en exil. Les deux pays entretenaient pourtant des liens étroits sous Aung San Suu Kyi : entre 2010 et 2020, le commerce bilatéral était passé de 4 à 19 milliards de dollars, et la prix Nobel avait personnellement présidé une commission spéciale pour les projets sino-birmans, allant jusqu’à envisager la relance du controversé barrage de Myitsone sur l’Irrawaddy.
Le basculement s’est produit en 2023. Le 27 octobre, une coalition de groupes ethniques armés a lancé l’opération dite « 10/27 » contre la frontière sino-birmane, officiellement pour démanteler des centres d’arnaques en ligne qui ciblaient des ressortissants chinois. L’opération a été un succès : des dizaines de centres ont été démantelés, leurs responsables remis à la Chine, qui les a condamnés à mort en 2025. Cette intervention a aussi révélé la faiblesse militaire de la junte, déclenchant une série d’offensives rebelles à travers le pays.
Une seconde opération, à l’été 2024, a poussé les insurgés à prendre le contrôle de six villes et d’un des quatorze centres de commandement régional birmans, une première depuis le coup d’État de 1962. Là, Pékin a changé de camp. Inquiet pour ses investissements et la stabilité du pays, il a fait pression sur les groupes rebelles pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu, contribué à un blocus de la frontière terrestre et usé de son influence sur l’armée des Was, groupe ethnique autonome, pour lui interdire de vendre des munitions aux insurgés. Les rebelles ont dû rendre la ville de Lashio, conquise au prix de lourdes pertes.
Ce cessez-le-feu sous supervision chinoise, effectif depuis fin 2024, a été suivi de visites du ministre des Affaires étrangères Wang Yi et d’invitations du général Min Aung Hlaing en Chine, notamment pour visiter des usines d’armement et de fabrication de drones. La plateforme ACLED classe aujourd’hui la Birmanie au rang de second pays le plus conflictuel au monde en 2025, après la Palestine. Le PIB birman n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant la Covid-19, après une chute de 18 % en 2021, faisant du pays le seul membre de l’ASEAN dans cette situation. Le conflit a fait plus de 100 000 morts.
Les raisons du sauvetage chinois tiennent à des intérêts bien précis. La Birmanie représente pour Pékin un accès direct à l’océan Indien, permettant de contourner le détroit de Malacca, par lequel transitent plus de 75 % des importations chinoises de pétrole. Dès 2003, le président Hu Jintao évoquait ce « dilemme de Malacca ». Le double pipeline gazoduc-oléoduc, opérationnel depuis 2013 et 2017, peut couvrir respectivement 10 % et 5 % des importations énergétiques chinoises. Le sol du nord-est birman recèle par ailleurs des terres rares lourdes comme le dysprosium et le terbium : selon certaines estimations, la Birmanie représente 60 à 80 % des importations chinoises dans cette catégorie depuis la fin des années 2010.
Ces ressources sont pourtant loin d’être sécurisées. En mai 2025, huit attaques coordonnées ont visé le pipeline chinois, entraînant une prise de contrôle temporaire de stations de contrôle. Début 2026, l’Armée d’Arakan mène une offensive vers Kyaukphyu, point de départ de l’oléo-gazoduc. Les zones économiques spéciales prévues sur la frontière terrestre sont sous contrôle rebelle. Le projet de ligne ferroviaire Ruili-Kyaukphyu, lancé théoriquement en 2011, n’a connu aucune concrétisation. Le corridor birman, censé être une assurance stratégique pour Pékin, ressemble à une impasse.
La coopération entre la Chine et la junte tourne souvent à la coercition. Sur la question des centres d’arnaques, déplacés vers la frontière thaïlandaise après les opérations à la frontière chinoise, Pékin a fourni des preuves compromettant des officiers birmans de haut rang. Le lieutenant-général Tun Tun Naung, ministre des Affaires intérieures et proche du général Min Aung Hlaing, a été limogé début 2026 après que des éléments attestant de son implication dans la gestion de ces centres ont été transmis par Pékin. En mai 2026, un autre général aurait été arrêté pour avoir perçu directement les recettes d’un centre d’arnaque dans un hôtel de Rangoun. Malgré ces purges, les centres réémergent dans d’autres villes birmanes.
La junte joue sa propre partition. Elle développe ses relations avec la Russie et l’Inde, pays choisi pour la première visite à l’étranger du président nouvellement élu, fin mai 2026. Elle bloque les importations chinoises transitant par certaines routes frontalières, au moment même où Pékin organise des opérations militaires inter-ethniques pour relancer ce commerce. Le commandant en chef de l’armée d’Arakan résume la situation côté rebelle : « Tant que l’armée continuera à bombarder les civils, cela sera extrêmement difficile pour nous d’envisager un processus politique. »
Lors de sa visite à Naypyidaw fin avril 2026, Wang Yi aurait rencontré Aung San Suu Kyi, selon des sources citées par la presse birmane en exil. La rencontre n’a pas été confirmée, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois déclarant seulement que la « condition » de cette « vieille amie » est toujours « à l’esprit » de Pékin. Peu après cette visite, la junte a publié une rare photo d’Aung San Suu Kyi et annoncé son transfert de prison vers une résidence surveillée. Le bureau de liaison international du Parti communiste chinois aurait également envoyé ses vœux à la dirigeante pour son 81e anniversaire, le 19 juin 2026.
Lors de la visite officielle de Min Aung Hlaing à Pékin en juin 2026, Xi Jinping a exprimé son soutien pour que la Birmanie puisse « trouver un modèle de développement adapté à ses caractéristiques nationales et qui soit soutenu par son peuple ». Le communiqué commun appelait à « accélérer » les efforts de coopération, formule déjà utilisée lors de la visite de Xi en Birmanie en janvier 2020, avant le coup d’État. Ko Phyo, responsable des Forces de Défense du Peuple de Mandalay, déclarait début 2026 que les résistants sont désormais « dans l’impossibilité de rivaliser » avec la puissance de feu de la junte. La dynamique militaire a basculé, mais la question de savoir si les généraux birmans, sauvés par Pékin, sont réellement capables de protéger les intérêts chinois, reste entière.
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