Il y a plus de sept siècles, dans la petite ville de Viterbe au nord de Rome, la frustration populaire mit fin à la plus longue élection papale de l’histoire catholique, donnant naissance à une tradition désormais incontournable : le conclave.
Entre novembre 1268 et septembre 1271, les cardinaux réunis pour élire le successeur du pape Clément IV restèrent bloqués pendant 1 006 jours, incapables de s’accorder sur un nom. Partagés entre les partisans du Saint-Siège et ceux du Saint-Empire romain germanique, divisés aussi par des querelles de clans et d’intérêts familiaux, ils plongèrent l’Église dans une interminable impasse.
Mais à Viterbe, les habitants, excédés par l’inertie de l’élection et contraints de payer le gîte et le couvert des cardinaux, perdirent patience. Ils enfermèrent les prélats à clé dans le palais pontifical, donnant naissance au terme « conclave » — du latin cum clave, « avec clé ». Et comme cela ne suffisait pas à hâter la décision, ils limitèrent leurs repas à du pain et de l’eau, puis allèrent jusqu’à arracher une partie du toit du bâtiment, exposant les cardinaux aux intempéries.
« Les cardinaux nous ont laissé un témoignage important, un parchemin daté du 8 juin 1270, dans lequel ils disent être enfermés dans un palazzo discoperto, un palais sans toit », explique Elena Cangiano, archéologue au Palais des Papes de Viterbe. Selon la tradition orale, les cardinaux auraient installé des tentes dans la grande salle pour se protéger, ce qu’attesteraient des trous visibles dans le sol.
Ce n’est qu’en septembre 1271 qu’un accord fut enfin trouvé autour du nom de Grégoire X, élu pape à l’unanimité comme candidat de compromis. Pour éviter qu’un tel chaos ne se reproduise, ce dernier institua la bulle Ubi Periculum, qui codifia pour la première fois les règles du conclave, incluant l’isolement strict des cardinaux et des restrictions alimentaires drastiques.
Le conclave de Viterbe est désormais considéré comme le berceau du conclave moderne. Ses règles ont inspiré celles encore en vigueur aujourd’hui, où l’on attend rarement plus de quelques jours pour désigner un souverain pontife. Alors que les regards se tournent vers la chapelle Sixtine, où le conclave s’ouvrira mercredi pour élire le successeur de François, l’ombre de Viterbe plane encore sur le destin de l’Église.