On les dit vulnérables, trop jeunes pour résister au flux d’informations qui déferle sur leurs écrans. Pourtant, une étude menée par le Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDÉ) démontre que les adolescents peuvent apprendre à repérer les fake news, à condition d’être formés à déjouer leurs propres automatismes de pensée.
Le poids des biais cognitifs
Pour tester cette capacité, 432 collégiens de 11 à 14 ans ont été confrontés à 56 publications imitant des posts de réseaux sociaux, moitié vraies, moitié fausses. Verdict : plus ils vieillissent, mieux ils distinguent le vrai du faux. Mais à 11 ans, la frontière reste floue, signe que le discernement se construit avec le développement du raisonnement. Les chercheurs ont complété l’expérience par un test de réflexion cognitive (comme l’énigme de la batte et de la balle à 110 €), démontrant que ceux qui résistent à leurs intuitions rapides (le « système 1 » décrit par Daniel Kahneman) activent un raisonnement plus lent et précis (le « système 2 »), indispensable pour ne pas se laisser piéger. L’étude confirme aussi l’effet de vérité illusoire : plus une information est vue, plus elle paraît crédible, indépendamment de l’âge ou du niveau d’éducation. Un biais cognitif qui rend la répétition redoutablement efficace dans la diffusion des fausses nouvelles.
Former sans basculer dans la paranoïa
Ces résultats plaident pour renforcer l’éducation aux médias et à l’information. Mais selon les chercheurs, les programmes actuels ignorent encore trop la dimension cognitive : biais de confirmation, influence de la familiarité, réflexes de pensée rapide. Des interventions pilotes menées dans plus de 100 classes, où les enseignants expliquent le fonctionnement du cerveau et ses pièges, montrent déjà une meilleure détection des fake news que les séquences classiques d’éducation aux médias. Problème : les effets s’estompent rapidement, faute de séances régulières. La vraie difficulté, soulignent les scientifiques, est de cultiver un « doute raisonnable » sans sombrer dans la méfiance généralisée. Trop de suspicion peut pousser les jeunes à se replier sur des sources qui confortent leurs opinions, voire à adhérer à des théories complotistes. Les adolescents progressent donc avec l’âge, mais ils doivent être guidés pour aiguiser leur esprit critique sans l’empoisonner. Ironie de l’histoire, ce sont les plus de 65 ans qui, lors de la présidentielle américaine de 2016, ont partagé sept fois plus de fake news que les 18-29 ans. De quoi relativiser les clichés : les ados, loin d’être les plus crédules, sont peut-être les mieux placés pour apprendre à se défendre.