Christine Berrou : « Tout ce temps perdu à faire plaisir aux autres, on ne le récupérera jamais » crédit photo : Aurore Romero
Christine Berrou : « Tout ce temps perdu à faire plaisir aux autres, on ne le récupérera jamais »  crédit photo : Aurore Romero

Humoriste, chroniqueuse, autrice et observatrice lucide de notre époque, Christine Berrou multiplie les projets entre son podcast Gamberge, chroniqueuse dans l’émission Piquantes sur Téva et son dernier livre Le jour où j’ai arrêté de m’excuser (First Éditions, paru le 16 octobre 2025). Derrière son humour et son autodérision, elle raconte surtout une génération épuisée par le regard des autres, les réseaux sociaux et la peur permanente de ne pas être « assez ». Pour Entrevue, celle qui se produira le 24 mai prochain à La Scène Barbès se confie sans filtre sur l’anxiété, la liberté, le féminisme et ce besoin constant de validation qui empêche parfois simplement de vivre. 

Aimé Kaniki : Vous donnez souvent l’image de quelqu’un de drôle et très lucide. Mais dans la vie privée, Christine Berrou est plutôt anxieuse ou détendue ? 

Christine Berrou : Je suis de moins en moins anxieuse, mais j’y travaille encore. Ce n’est pas facile, c’est un travail de chaque instant. J’ai beaucoup consulté pendant des années, mais aujourd’hui je n’ai pas vraiment de thérapeute qui arrive à m’apporter autre chose. Donc je lis beaucoup, je discute avec les gens. Les gens sont un trésor de solutions et de points de vue. Cette année, j’ai l’impression d’avoir beaucoup progressé sur le détachement. J’ai surtout compris que la chose la plus importante pour moi, c’est la liberté. À chaque fois que je donne mon énergie à une anxiété, je perds un peu de cette liberté. Je me dis que c’est dommage de travailler dur pour pouvoir choisir mes horaires, gagner de l’argent avec mon art, et au final céder ma liberté à des broutilles. Quand une petite anxiété monte, pour un train, l’actualité ou ma fille qui est un peu malade, je me dis que je ne vais pas céder ma qualité de vie et ma santé mentale à une illusion. Dans 99 % des cas, notre peur est basée sur une illusion. C’est ça qui m’aide en ce moment. 

Entre votre podcast GambergePiquantes sur Téva, votre spectacle Comment j’ai raté ma carrière et votre livre Le jour où j’ai arrêté de m’excuser, avez-vous besoin d’être constamment dans le mouvement pour ne pas trop réfléchir ? 

Vous m’avez bien cernée. Si mon podcast s’appelle Gamberge, c’est parce que je gamberge non-stop. Le fait d’en faire des podcasts, des spectacles ou des chroniques, c’est une façon de sortir des choses de moi. Une fois que c’est enregistré, écrit, analysé, transformé en œuvre, j’ai l’impression que c’est classifié. Ça occupe moins de charge mentale. Je ne peux pas m’empêcher de tout suranalyser, mais c’est ma nature. Il faut en faire une force. Tout ce qui m’excite, je le fais. Et une fois que c’est sorti de moi, ça pèse un peu moins sur mon anxiété. 

 Dans Gamberge, vous parlez beaucoup des angoisses modernes et des contradictions humaines. Pensez-vous que notre époque fabrique des gens plus anxieux que réellement heureux ? 

Chaque époque a eu ses zones d’ombre, ses angles morts et ses raisons de stresser. Au temps des cavernes, on n’était pas sûr de se réveiller le lendemain ni d’avoir de la nourriture. Aujourd’hui, la société nous culpabilise sans arrêt, parce que l’actualité n’est pas très jolie à regarder. Et elle se montre aussi sous son pire jour, parce que ça fait cliquer. On voit des catastrophes en permanence. Même le moindre petit truc un peu pipeau peut être tourné en catastrophe pour nous faire réagir. Je me demande dans quelle mesure notre cerveau est vraiment fait pour encaisser tout ça. Donc oui, je pense qu’on est peut-être plus stressés aujourd’hui, même si on a plus de confort de vie, parce qu’on est exposés à beaucoup plus de choses anxiogènes. 

Dans vos chroniques dans l’émission Piquantes, vous observez avec humour les comportements et les contradictions de notre société. Aujourd’hui, peut-on encore faire rire sans craindre de blesser quelqu’un ?

C’est une conversation que j’avais justement avec un humoriste de plus de 60 ans, qui me disait qu’aujourd’hui il n’osait plus. Moi, je pense que quand on ouvre un peu son cœur et qu’on essaie de se mettre à la place de l’autre, on gagne en clarté. Il y a des gens qui refusent que le temps passe, que les mœurs changent, et qui y vont de façon bourrine en brandissant la liberté d’expression. Mais un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Quand on est sur scène, on est aussi un exemple. Si on fait des blagues sur une communauté ou un genre, on ouvre parfois la porte à des gens dont ce n’est pas le métier, qui vont s’engouffrer là-dedans pour en faire n’importe quoi. On n’offre pas seulement la liberté de rire, on peut aussi offrir la liberté de se moquer. Je pense que plus le sujet est difficile, plus il faut être drôle et pertinent. Tout le monde n’a pas ce talent-là. Pour ma part, je ne m’engage que sur les sujets sur lesquels je me sens légitime. Je parle beaucoup de violences sexuelles parce que je me sens légitime. Mais je ne vais pas m’engager sur des combats qui ne sont pas les miens, ou alors je vais énormément me documenter avant. On vit une époque charnière. Il faudra probablement une ou deux générations avant qu’on se retrouve vraiment. 

Votre conférence-spectacle s’appelle Comment j’ai raté ma carrière. À quel moment avez-vous compris qu’on pouvait transformer ses failles, ses échecs ou ses complexes en force comique ? 

 C’est grâce à Gamberge. Au départ, c’était un petit plaisir que je m’offrais : créer mon média pour aborder les sujets qui m’intéressaient. Je pensais avoir quelques dizaines d’écoutes et que ce serait très bien. Et puis je me suis rendu compte que les gens étaient friands de clés, de pistes et de vulnérabilité. On sort d’une époque où l’on pensait que, pour être médiatisé ou mis en avant, il fallait être infaillible, brillant, au-dessus de la mêlée. Aujourd’hui, les gens ont envie de voir de vraies personnes se débattre avec leurs propres questionnements. Après vingt ans à faire des blagues sur scène, j’ai eu besoin d’autre chose. J’ai eu envie de monter sur scène avec les questionnements de Gamberge, de regarder les gens dans les yeux et de leur dire : voilà, moi j’ai merdé là, j’ai compris ça, je vous le donne, faites-en ce que vous voulez. Bien sûr, je rajoute des vannes, parce que c’est ma nature. Mais les gens ne repartent pas seulement en disant : « On a bien rigolé. » Ils repartent aussi avec une réflexion. 

Avec Le jour où j’ai arrêté de m’excuser, vous expliquez qu’on peut finir par « s’excuser d’exister ». À quel moment avez-vous réalisé que vous faisiez cela vous-même ?

Je m’excusais tout le temps. C’est le fil rouge de beaucoup de choses que je regrette dans ma vie. On m’a dressée depuis toute petite à être en position basse. Déjà parce que j’étais une femme. J’ai grandi dans un environnement extrêmement patriarcal, où les femmes ne travaillaient pas. On me disait beaucoup : « Ne fais pas trop de bruit, ne fais pas d’histoire. » Quand on grandit avec ça, on arrive dans le monde adulte en pensant : ma parole n’a pas d’impact, je ne vaux rien, je ne suis pas importante, les opportunités qu’on me donne sont presque de la charité. À aucun moment on ne se dit : j’ai du talent, j’ai de la valeur, je suis assez. Je me suis rendu compte que s’excuser, ce n’est pas seulement dire pardon tout le temps. C’est aussi mettre des filtres sur ses photos, ne pas répondre à une opportunité parce qu’on pense qu’on ne sera pas capable, laisser un homme parler pendant un rendez-vous parce qu’on a peur du rejet. Tout ça, c’est s’excuser d’exister. Et ça suffit maintenant. Ce livre s’adresse aux femmes, mais aussi aux hommes. Je montre qu’il n’y a rien de bon dans le fait de s’excuser tout le temps. C’est dangereux, parce qu’on attire des gens violents quand on s’excuse en permanence. Et surtout, on laisse la place à ceux qui ne s’excusent jamais. 

Vous avez l’impression que les choses changent depuis MeToo ? 

Oui, très clairement. Depuis MeToo, il y a eu un effet de bascule. Les hommes ont réalisé qu’ils ne pouvaient plus nous traiter n’importe comment, et on a commencé à récupérer notre place. Avant MeToo, je recevais énormément de remarques sexistes dans les loges. J’étais paternalisée en permanence. Aujourd’hui, les hommes ont peur de faire une connerie, d’avoir un mot plus haut que l’autre, parce que ça a coûté cher à certains. Donc on s’affirme plus, on nous laisse plus d’espace. Il y a encore énormément de travail, notamment pour les femmes racisées. Moi, je parle depuis une place de femme blanche, donc il faut être lucide là-dessus. Mais je pense qu’on va y arriver. 

Les réseaux sociaux ont-ils rendu les gens plus fragiles et plus dépendants du regard des autres ? 

Oui, parce qu’il y a le culte de la performance. Beaucoup de gens montrent une vie parfaite, expliquent comment ils ont réussi, comment ils sont devenus millionnaires, comment ils sont toujours en vacances. Ça nous met en état d’alerte permanent, en mode survie : lui a ça, moi je ne l’ai pas, donc je suis nulle. Mais les réseaux sociaux, c’est aussi un espace où tout le monde peut prendre la parole, y compris des gens formidables qui ont beaucoup de choses à offrir. Je n’ai pas honte de dire que certains TikTok m’ont retourné la tête. Parfois, une phrase peut m’inspirer autant qu’un livre. Il y a le pire et le meilleur sur TikTok. Quand c’est utilisé avec détachement et parcimonie, ça peut être une plus-value considérable dans une vie. 

Vous dites dans le livre que s’excuser en permanence revient à laisser les autres décider de notre valeur. Concrètement, reprendre son pouvoir aujourd’hui, ça veut dire quoi ? 

Je veux faire attention à ne pas parler depuis une place trop privilégiée. Moi, je vis de mon art, je n’ai pas de patron, j’ai une audience. Pour moi, reprendre mon pouvoir, c’est m’exprimer. Mais pour une femme mariée à un homme violent et dépendante financièrement, le parcours ne sera pas le même. Je pense néanmoins qu’il y a un dénominateur commun : reprendre son pouvoir, c’est avoir conscience de sa valeur. C’est se dire, quand quelque chose de mal nous arrive : je vaux mieux que ça. Je mérite le respect et la bienveillance que je donne aux autres. Moi, ce qui m’aide, c’est de me demander comment je réagirais si c’était ma fille. Si quelque chose d’inacceptable lui arrivait, je ne serais pas contente. Donc si ça tombe sur moi, je n’ai pas à l’accepter non plus. 

Avez-vous déjà accepté des choses professionnellement ou personnellement uniquement pour éviter de déplaire ? 

Bien sûr, évidemment. C’est l’histoire de ma vie. J’ai été agressée sexuellement très jeune. Mon agresseur était un homme violent, humiliant, qui n’était gentil avec moi que pour obtenir des faveurs sexuelles. J’ai grandi en pensant que l’amour, c’était ça : être sexualisée, disponible, d’accord. Cela a eu des conséquences dans les rapports intimes, mais aussi dans le travail : être jolie à l’écran, mince, ne pas trop déranger, ne surtout pas contredire un homme. On m’a mis très tôt dans la tête que sans la validation des hommes, je ne valais rien. Aujourd’hui seulement, on commence à comprendre qu’une femme seule a une valeur intrinsèque. Et encore, ce n’est pas évident. On me demande encore si je veux « refaire ma vie », comme s’il fallait forcément un homme. 

Avez-vous l’impression que les femmes ressentent encore davantage cette obligation d’être parfaites, gentilles et irréprochables ? 

Oui, évidemment. Je suis allée voir Le Diable s’habille en Prada 2 et ça faisait du bien de voir des femmes parler business. C’était frais. Mais il a quand même fallu leur trouver à chacune un homme, qui ne servait à rien dans le film. Comme s’il fallait qu’elles appartiennent à quelqu’un. Face au féminisme, il y a aussi une résistance. On le voit avec le mouvement des tradwives. Certaines femmes sont encore dans cette résistance. Il faudra des générations pour changer vraiment les choses, mais je suis optimiste. Je pense qu’on est sur le bon chemin. 

Aujourd’hui, vous considérez-vous heureuse ? 

Je cohabite toujours avec une légère déprime, qui va avec mon passé et ma nature. Mais oui, c’est de plus en plus cool. Je suis beaucoup plus heureuse qu’il y a quelques années, et je sais que dans quelques années je le serai encore davantage. C’est un chemin long, mais gratifiant, qui va dans le bon sens. Cela va aussi avec la quarantaine : on se connaît mieux, on se détache de certaines choses, de l’obligation de remplir de grandes salles, d’avoir plein de followers, d’être mariée. Aujourd’hui, mon bonheur, c’est d’être seule, de ne rien faire, d’aller me balader, d’être libre. Je pense que la liberté est la clé, avec la gratitude. Le bonheur, c’est aussi un état d’être : se dire que là, ça va, je suis en sécurité, tout va bien. Ma liberté est trop précieuse pour que je la cède à des injonctions extérieures. 

Si vous deviez laisser un seul message aux gens qui passent leur temps à douter d’eux-mêmes ou à s’excuser d’exister, que leur diriez-vous ? 

Que tout ce temps perdu à faire plaisir aux autres, ils ne le récupéreront pas. Il n’y aura pas de retour sur investissement. Ça n’existe pas. 

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