Le 5 mai 1664, Louis XIV donne à Versailles sa toute première grande fête : Les Plaisirs de l’Île enchantée. Pendant huit jours, le jeune roi de 25 ans met en scène sa grandeur dans une série de divertissements éblouissants mêlant théâtre, musique, danse, jeux équestres et feux d’artifice. Derrière le faste, un message politique clair : incarner le pouvoir absolu par la magnificence et l’art.
La fête d’un roi, l’avènement d’un mythe
Organisées du 6 au 13 mai 1664 dans les jardins encore modestes de Versailles, ces fêtes sont officiellement dédiées à la reine Marie-Thérèse et à la reine-mère Anne d’Autriche. Mais tout le monde comprend qu’elles célèbrent en réalité Louise de La Vallière, maîtresse du roi, qui fait à cette occasion son entrée officielle à la cour. Six cents invités triés sur le volet assistent aux réjouissances imaginées autour du Roland furieux de l’Arioste, où le roi incarne Roger, le chevalier prisonnier de la magicienne Alcine.
Louis XIV se met lui-même en scène dans un rôle héroïque, accompagné d’un défilé somptueux de cavaliers costumés, de ballets de faunes et de nymphes, de banquets servis par des pages masqués, et de spectacles nautiques et pyrotechniques. Le parc, conçu par Le Nôtre, devient un immense théâtre à ciel ouvert. Molière et Lully créent pour l’occasion La Princesse d’Élide, comédie-ballet mêlant théâtre et musique — une première en France. C’est aussi durant ces fêtes, le 12 mai, que Molière présente Tartuffe pour la première fois, scandale aussitôt stoppé par les dévots et la reine-mère.
Versailles comme scène politique
Les Plaisirs de l’Île enchantée ne sont pas qu’un divertissement : ils marquent le début d’un long règne de propagande artistique. Le jeune monarque, qui gouverne seul depuis 1661, y affirme sa volonté de grandeur et de maîtrise absolue, non seulement par les armes, mais aussi par l’art. Tout est chorégraphié, tout est symbolique. Roger triomphe d’Alcine, comme Louis XIV triomphera des obstacles à son autorité.
Le palais d’Alcine, dressé au-dessus du bassin d’Apollon, s’embrase dans un feu d’artifice orchestré par Carlo Vigarani. La magie s’évanouit. La monarchie absolue émerge. Grâce aux gravures d’Israël Sylvestre et aux récits d’André Félibien, ces journées fabuleuses sont diffusées dans toute l’Europe et forgent dès lors le mythe de Versailles. Un mythe que Louis XIV entretiendra pendant tout son règne.
Avec ces premières grandes fêtes versaillaises, le roi soleil commence à imposer l’image d’une monarchie rayonnante, théâtrale, totale. Le pouvoir devient un spectacle. Et le spectacle, un outil politique.